Dans une foire du livre, la présence d’un éditeur peut devenir un signal politique autant qu’un fait commercial. À Alger, le retour de Gallimard au Salon international du livre intervient alors que le roman au cœur de la controverse reste absent des librairies algériennes et que son auteur a été condamné dans son pays.
Un retour sans explication publique
Le Salon international du livre d’Alger (SILA), organisé par le ministère algérien de la Culture, accueille de nouveau Gallimard lors de sa 29e édition. La maison française figure parmi les exposants de l’événement, ouvert au public le 29 octobre au Palais des expositions des Pins maritimes, dans la capitale. Le salon se poursuit jusqu’au 7 novembre 2026. Le site officiel du SILA confirme ces dates et présente le rendez-vous comme une plateforme de promotion de la lecture et de l’industrie du livre.
Les organisateurs n’ont pas annoncé publiquement pourquoi l’éditeur a été réadmis. Selon Radio Sans Voix, Gallimard expose au pavillon Palestine. Le média rapporte aussi le retour de Koukou Éditions, maison algérienne écartée de précédents salons. Ces réintégrations signalent une évolution de la liste des exposants, mais ne suffisent pas à établir un changement durable des règles de sélection.
En octobre 2024, Gallimard avait été informé qu’il ne pourrait pas participer à la 27e édition. La décision était intervenue après la publication de Houris, roman de Kamel Daoud consacré aux séquelles de la guerre civile algérienne des années 1990. Le livre a obtenu le prix Goncourt le 4 novembre 2024. À l’époque, l’Associated Press avait également constaté l’absence de Gallimard et de l’écrivain au salon, tandis que le libraire algérois Ali Bey regrettait que les lecteurs locaux ne puissent pas acheter le roman.
Une controverse littéraire et judiciaire
Le débat autour de Houris ne porte pas uniquement sur la mémoire nationale. Saâda Arbane, une survivante de la violence des années 1990, affirme que plusieurs éléments de sa vie privée se retrouvent dans le personnage principal. Elle a engagé des démarches en Algérie et en France. Kamel Daoud nie s’être inspiré de son histoire et défend une œuvre de fiction. Ces accusations restent contestées et ne doivent pas être présentées comme des faits judiciairement établis.
Le dossier soulève une question distincte de celle de l’accès au salon : comment protéger la confidentialité des soins et la vie privée, tout en préservant la liberté de création ? La plainte visant le secret médical dépend de l’examen des faits par la justice. La procédure française, elle, concerne notamment une possible atteinte à la vie privée. Les accusations de la plaignante et les dénégations de l’écrivain doivent donc rester clairement attribuées.
Un autre volet judiciaire concerne le contenu même du roman. En avril 2026, Kamel Daoud a annoncé avoir été condamné par contumace à trois ans de prison ferme et à une amende de cinq millions de dinars par un tribunal d’Oran. Cette décision est rapportée par plusieurs médias, dont l’Associated Press et Le Monde. Elle s’inscrit dans l’application de dispositions liées à la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée en 2005, qui encadre l’évocation publique des violences de la décennie noire.
La mémoire au cœur de l’espace public
Pour les autorités algériennes, la réconciliation nationale demeure un cadre central de la sortie du conflit. Pour les écrivains, chercheurs et familles de victimes, la question porte aussi sur la possibilité de raconter cette période, d’en discuter les silences et d’en transmettre les mémoires. Ces enjeux ne se résument pas à un affrontement entre l’Algérie et la France : ils traversent la société algérienne et concernent des expériences vécues dans les villes comme dans les régions.
La place occupée par le SILA donne à cette controverse une dimension concrète. Le salon est un rendez-vous populaire, où se croisent éditeurs, libraires, auteurs et lecteurs. La présence de Gallimard ne signifie toutefois pas que Houris est autorisé à la vente en Algérie. Le retour de l’éditeur et le statut du livre sont deux décisions distinctes. La première concerne l’accès à une manifestation ; la seconde, la circulation d’un titre sur le territoire.
En 2024, l’absence de Gallimard avait aussi dépassé le seul cas de cet éditeur. L’Associated Press rapportait alors que Koukou Éditions n’avait pas été conviée, dans un contexte de sélection contestée. Pour les maisons d’édition algériennes, la capacité à participer à un grand salon conditionne la visibilité des catalogues et les rencontres avec le public. Pour les lecteurs, les restrictions ou les choix de programmation déterminent quels récits sont accessibles sur place, et lesquels restent à distance.
Un signal à suivre au-delà des frontières
Le SILA se présente comme un carrefour éditorial entre l’Afrique, le monde arabe et le bassin méditerranéen. La décision de réadmettre Gallimard sera donc observée par les professionnels du livre dans ces espaces, mais sa portée reste incertaine tant que les organisateurs n’en précisent pas les motifs. Elle ne règle ni les procédures judiciaires, ni la question de la publication de Houris en Algérie.
La suite dépendra de plusieurs éléments : la manière dont les autorités et les organisateurs expliqueront leurs critères, l’évolution des affaires judiciaires et la place accordée aux débats sur la décennie noire dans les espaces culturels. Pour les lecteurs algériens, l’enjeu immédiat demeure l’écart entre un éditeur désormais présent à Alger et un roman toujours indisponible dans le circuit légal national. Ce décalage rappelle que l’ouverture d’un salon et la liberté de circulation des œuvres ne vont pas nécessairement de pair.