La lutte contre les violences faites aux femmes ne se joue pas seulement dans les commissariats ou les tribunaux. En Afrique du Sud, des hommes se réunissent chaque semaine pour parler de ce qu’ils ont appris sur la masculinité, la colère et le pouvoir. Ces échanges ne remplacent ni la protection des victimes ni la justice. Ils cherchent à agir plus tôt, là où certains comportements se banalisent.
Un cercle de parole face aux normes masculines
Dans un quartier de Johannesburg, un groupe se retrouve le mercredi devant un bar. Les participants s’assoient en cercle et discutent de leurs émotions, de leur éducation et de la violence. Sibusiso Shongwe, l’un des fondateurs, défend l’idée que les hommes peuvent contribuer à prévenir les violences en parlant entre eux et en intervenant dans leur entourage.
Un participant de 18 ans, Ayanda Ngubane, explique qu’il vient chercher des modèles positifs. Il souligne le poids de l’exemple familial : un jeune peut reproduire des comportements observés chez les adultes. D’autres membres disent apprendre à considérer la vulnérabilité comme autre chose qu’une faiblesse.
Ces rencontres sont liées au travail de Father A Nation, une organisation sud-africaine qui accompagne des hommes et promeut leur engagement contre les violences fondées sur le genre. Son coordinateur national, Zizipho Mtwesi, décrit ces espaces comme un moyen de remettre en question des normes parfois transmises comme allant de soi, notamment l’idée qu’un homme pourrait « punir » une femme.
Une crise nationale aux causes multiples
Le problème dépasse largement un quartier de Johannesburg. Une étude nationale de prévalence publiée en novembre 2024 par le Human Sciences Research Council (HSRC), organisme public de recherche sud-africain, a établi un premier état des lieux mesuré à l’échelle du pays. Elle estime que 7,3 millions de femmes adultes ont subi des violences physiques au cours de leur vie et que plus de 2,15 millions ont subi des violences sexuelles. Ces chiffres décrivent des expériences déclarées sur toute une vie, et non des faits survenus pendant une seule année. Les résultats de l’étude nationale du HSRC montrent également l’ampleur des violences au sein du couple.
Les institutions ont progressivement renforcé leur réponse. En 2020, l’État a adopté un plan stratégique national contre les violences fondées sur le genre et les féminicides. Puis, le 21 novembre 2025, le Centre national de gestion des catastrophes a officiellement classé ces violences comme catastrophe nationale. Cette qualification juridique vise à coordonner la réponse de l’État ; elle ne signifie pas que les violences constituent un phénomène nouveau. Le gouvernement sud-africain a annoncé cette classification en précisant que la coordination relève désormais de l’exécutif national.
La prévention communautaire s’inscrit donc dans une réponse plus vaste, qui implique aussi la police, les services sociaux, les établissements de santé et la justice. Les autorités ont fait état de milliers de condamnations pour des crimes liés aux violences fondées sur le genre et aux infractions sexuelles durant l’exercice 2024-2025. Mais les résultats judiciaires ne suffisent pas à mesurer l’accès réel à la protection : les victimes doivent pouvoir signaler les faits, être accompagnées et voir les enquêtes aboutir.
Des initiatives utiles, mais pas un substitut aux services publics
Les cercles d’hommes peuvent ouvrir un espace de discussion là où la pression sociale décourage parfois les garçons et les hommes de parler de leurs émotions. Ils peuvent aussi encourager les participants à contester les propos qui excusent les violences par la colère, l’alcool ou la drogue. L’association résume ce principe par le mot d’ordre « Pas d’excuse ».
Leur portée reste toutefois difficile à évaluer à partir de témoignages individuels. Une prise de conscience ne garantit pas, à elle seule, un changement de comportement ni une baisse des violences. Il faut suivre la participation dans la durée, vérifier les effets sur les pratiques et écouter également les femmes et les organisations qui accompagnent les survivantes. La prévention ne doit pas transférer aux communautés la responsabilité qui incombe aux institutions.
Les besoins varient aussi selon les lieux et les ressources disponibles. Johannesburg concentre des services spécialisés, mais les habitantes des zones rurales ou éloignées peuvent rencontrer davantage d’obstacles pour accéder aux soins, à un hébergement sûr ou à une assistance juridique. Les moyens économiques comptent également : quitter un partenaire violent peut être particulièrement difficile sans revenu autonome ni logement accessible.
Un enjeu pour l’Afrique australe
L’Afrique du Sud occupe une place centrale dans l’économie de l’Afrique australe et au sein de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), une organisation régionale de coopération. La lutte contre les violences faites aux femmes ne s’arrête pas aux frontières : elle concerne les politiques publiques, la prévention et la coopération entre pays voisins. Pour les Sud-Africaines comme pour les institutions, le test sera concret : les engagements nationaux devront se traduire par des services accessibles, des enquêtes suivies et une prévention qui associe les hommes sans reléguer la parole des victimes.
Le classement en catastrophe nationale, décidé en novembre 2025, impose désormais une coordination renforcée de l’exécutif. Il faudra observer comment cette responsabilité se traduit dans les moyens, la prévention et l’accompagnement sur le terrain. À Johannesburg, les cercles de parole illustrent une piste locale ; leur efficacité dépendra aussi de la capacité des institutions à répondre lorsque la violence a déjà eu lieu.