Dans une municipalité sud-africaine, le résultat d’un scrutin ne se mesure pas seulement au nombre de voix. Il décide aussi qui devra réparer les routes, organiser la collecte des déchets et garantir l’accès à l’eau. Les élections locales du 4 novembre redistribuent ces responsabilités, alors que l’African National Congress (ANC) perd du terrain et que de nombreux conseils s’annoncent sans majorité.
Un scrutin local dans un paysage politique transformé
Depuis les premières élections démocratiques de 1994, l’ANC a longtemps dominé la vie politique sud-africaine. Mais son recul s’est accéléré. En 2021, il avait déjà obtenu moins de la moitié des suffrages aux élections municipales. En 2024, il a perdu pour la première fois sa majorité au Parlement et a formé un gouvernement national d’unité avec l’Alliance démocratique (DA) et d’autres partis.
Ce partenariat au niveau national ne vaut pas alliance automatique dans les villes. Les formations qui siègent ensemble au gouvernement peuvent s’affronter dans les conseils municipaux. Les électeurs choisissent les conseillers, pas directement les maires : ce sont ensuite les conseils qui désignent les exécutifs municipaux.
L’enjeu est concret. Les municipalités gèrent notamment l’approvisionnement en eau, l’entretien des routes et le ramassage des ordures. Les habitants des quartiers et des zones périphériques ressentent directement les défaillances de ces services. Les grandes villes, elles, concentrent aussi des ressources économiques et des emplois formels, tandis que les conseils doivent répondre aux besoins de quartiers très différents.
Un recul marqué, mais des résultats encore provisoires
Vendredi 6 novembre, alors que 76 % des votes avaient été dépouillés à l’échelle nationale, l’ANC recueillait près de 31 % des suffrages, selon les résultats provisoires rapportés ce jour-là. Le parti était derrière ses rivaux dans plusieurs grands centres, dont Johannesburg, Tshwane et eThekwini, la municipalité qui comprend Durban.
Ces chiffres constituent une photographie du dépouillement, et non un bilan final. Au samedi 7 novembre, un décompte fondé sur les données de la Commission électorale sud-africaine (IEC) faisait état de 99,3 % des bureaux de vote comptabilisés et de 200 conseils déclarés sur 213. L’ANC atteignait alors 30,9 % au niveau national, contre 45,6 % en 2021. Les résultats restent provisoires tant que l’IEC n’a pas déclaré chaque conseil.
La tendance ne se traduit pas partout de la même façon. Les résultats de Johannesburg et de Tshwane laissent plusieurs partis en position de négocier. À eThekwini, le parti uMkhonto weSizwe (MK), fondé par l’ancien président Jacob Zuma, progresse fortement dans une région où l’ANC a longtemps disposé d’un ancrage important. Les rapports de force locaux diffèrent donc selon les provinces et les municipalités.
Les coalitions, nouvel enjeu de gouvernance
Sans majorité absolue, aucun parti ne peut gouverner seul un conseil. Les formations doivent alors négocier un accord de coalition, c’est-à-dire partager les responsabilités et s’entendre sur un programme municipal. Ces discussions peuvent donner un poids décisif à des partis de taille moyenne, même lorsqu’ils ne sont pas arrivés en tête.
À Tshwane, la capitale administrative où se trouve Pretoria, ActionSA entend négocier pour maintenir Nasiphi Moya au poste de maire. Le 6 novembre, selon le média sud-africain IOL, la DA devançait ActionSA et l’ANC dans le dépouillement en cours. ActionSA disait toutefois vouloir discuter avec différentes formations autour de priorités comme les services municipaux, la stabilité et la lutte contre la corruption. La composition finale du conseil, et non le seul classement provisoire, déterminera l’issue des négociations.
La question de l’immigration a également occupé la campagne à Tshwane. Nasiphi Moya a défendu une ligne restrictive à l’égard des personnes en situation irrégulière. Cette position est celle d’une candidate et d’un parti : elle ne doit pas être confondue avec une politique déjà adoptée par une coalition municipale. Les négociations diront si ces sujets deviennent des engagements communs ou restent des points de désaccord.
À Johannesburg, les premiers résultats indiquaient eux aussi qu’aucune formation ne disposerait seule d’une majorité. La DA a annoncé qu’elle examinerait les partenariats au cas par cas. Dans les conseils sans majorité, la solidité des accords et leur capacité à durer compteront autant que la victoire électorale d’un parti.
Le test du service rendu et la portée régionale
Pour l’ANC, la perte de voix pose une question de confiance autant que de stratégie. Le recul national ne suffit pas à expliquer les choix de chaque électeur, mais les enjeux municipaux rendent la performance des élus visible au quotidien. Routes, eau et déchets fournissent des critères concrets pour juger un conseil. Les partis qui entrent dans les coalitions devront donc transformer leurs compromis en décisions suivies d’effets.
La vie politique sud-africaine compte aussi dans la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), l’organisation régionale qui rassemble les pays de la région autour de la coopération et de l’intégration. Le renouvellement des conseils ne change pas à lui seul les engagements extérieurs de Pretoria. Il offre toutefois un indicateur de la confiance accordée aux partis et de la manière dont les coalitions peuvent fonctionner dans l’économie la plus industrialisée du continent.
La prochaine étape est la finalisation des résultats par l’IEC, puis la formation des exécutifs dans les conseils concernés. Pour Johannesburg, Tshwane et eThekwini, les négociations diront quelles alliances peuvent gouverner et sur quel programme. Le recul de l’ANC est net dans les chiffres provisoires ; sa traduction en politiques municipales dépendra, elle, de ces accords et de leur durée.