À Bissau, l’enjeu dépasse le sort d’un projet de recherche : il touche à la protection des nouveau-nés, à la confiance dans la vaccination et au droit des autorités nationales d’encadrer les études menées sur leur territoire. Après plusieurs mois de controverse, la Guinée-Bissau a refusé la mise en œuvre d’un essai danois sur le vaccin contre l’hépatite B. Les chercheurs ont annoncé que l’étude était annulée.
Un protocole contesté, puis remanié
Le projet, porté par le Bandim Health Project avec l’Université du Danemark du Sud, devait inclure 14 000 nouveau-nés. Dans sa version initiale, la moitié devait recevoir le vaccin contre l’hépatite B à la naissance. L’autre moitié l’aurait reçu à six semaines, conformément au calendrier alors appliqué dans le pays.
Les chercheurs ne présentaient pas l’étude comme un test de l’efficacité du vaccin contre l’hépatite B. Ils souhaitaient examiner d’éventuels effets plus larges sur la santé, notamment la mortalité et le développement. Le financement annoncé comprenait 1,6 million de dollars du Centre américain de contrôle et de prévention des maladies (CDC). Des financements privés étaient également prévus.
La question centrale portait sur le risque de retarder une dose reconnue comme protectrice. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a estimé, en février 2026, que le protocole initial soulevait des problèmes scientifiques et éthiques. Elle a rappelé que la dose administrée peu après la naissance réduit de 70 à 95 % les transmissions de la mère à l’enfant. Une infection contractée à la naissance peut devenir chronique et entraîner, des années plus tard, une cirrhose ou un cancer du foie.
Le Bandim Health Project a défendu la pertinence de la recherche et répondu aux critiques. Le protocole a ensuite été remanié. Selon l’Université du Danemark du Sud, le comité d’éthique bissau-guinéen a approuvé cette nouvelle version en juillet 2026. Un comité de l’université a également rendu un avis positif en septembre, avant que le doyen n’autorise institutionnellement le projet le 7 octobre.
Le feu vert académique ne suffisait pas
Cette succession d’avis n’équivalait toutefois pas à une autorisation de mener l’étude dans le pays. L’université danoise précise que l’accord des autorités de Guinée-Bissau restait nécessaire. Le 14 octobre, le ministre de la Santé, Quinhin Nantote, a déclaré que son ministère n’avait pas autorisé les essais selon les modalités rapportées publiquement. Le 21 octobre, le chercheur danois Frederik Schaltz-Buchholzer a annoncé que l’étude n’irait pas de l’avant faute d’autorisation gouvernementale.
Le ministère et les chercheurs n’ont pas toujours décrit la situation de la même manière. En janvier, le gouvernement de transition avait annoncé une suspension dans l’attente d’un examen technique et éthique. Plus tard, des informations faisant état d’une approbation locale du protocole révisé ont relancé le débat. La mise au point du ministre en octobre a donc porté autant sur le contenu de l’étude que sur la procédure et l’autorité habilitée à l’autoriser.
Le gouvernement a par ailleurs pris le contrôle des doses de vaccin conservées au centre de recherche, saisies lors d’une intervention dans les locaux du Bandim Health Project. L’Université du Danemark du Sud affirme que l’essai n’a jamais commencé : aucun participant n’a été recruté et aucun vaccin n’a été administré dans le cadre de l’étude.
Vacciner les nouveau-nés reste l’enjeu de santé publique
La Guinée-Bissau administre actuellement le vaccin contre l’hépatite B à six, dix et quatorze semaines, dans le cadre du vaccin pentavalent. Le pays prévoit d’ajouter une dose à la naissance à son calendrier national d’ici 2028. L’OMS indique que plus de 12 % des adultes bissau-guinéens vivaient avec une hépatite B chronique en 2022. Chez les enfants de moins de cinq ans, la prévalence estimée en 2020 restait supérieure à la cible mondiale.
Ce calendrier tient aussi à des contraintes concrètes : disponibilité des doses, chaîne du froid, acheminement jusqu’aux structures de santé et accès aux accouchements en établissement. Une dose administrée dans les 24 heures suppose de pouvoir atteindre rapidement les enfants nés à l’hôpital comme ceux nés hors des centres de soins. L’OMS propose d’appuyer le pays sur la logistique, la formation des soignants, le dépistage prénatal et le suivi de la couverture vaccinale.
Le débat ne se résume donc pas à opposer la recherche à la vaccination. Il pose une question de garanties : qui évalue le rapport entre risques et bénéfices, comment les parents donnent-ils un consentement éclairé et quelles protections sont assurées aux nourrissons ? La controverse a aussi mis en lumière le rôle des chercheurs bissau-guinéens et des institutions nationales dans une coopération scientifique internationale. L’avis favorable d’un comité d’éthique ne remplace pas l’autorisation de l’État hôte.
Une portée régionale au-delà de Bissau
La Guinée-Bissau est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. L’affaire ne constitue pas une décision de cette organisation, mais elle intervient dans un débat plus large sur la gouvernance de la recherche en santé sur le continent : les protocoles internationaux doivent respecter les normes scientifiques, l’éthique et les procédures nationales, sans faire peser les incertitudes sur les populations les plus vulnérables.
Pour les familles, la suite dépendra surtout de la mise en place effective de la dose à la naissance, annoncée pour 2028. Pour les autorités, le défi est de transformer cette échéance en accès réel, en ville comme dans les zones rurales. Pour les partenaires scientifiques et financiers, l’annulation rappelle qu’un financement et des validations académiques ne suffisent pas sans accord gouvernemental clairement établi.
À ce stade, le projet est annulé et n’a pas recruté de nouveau-nés. La question sanitaire, elle, demeure : comment accélérer la protection contre l’hépatite B tout en donnant aux institutions bissau-guinéennes le contrôle des décisions de recherche qui concernent leur population ?