Suivre l’argent suspect ne relève pas seulement du travail des banques. Au Bénin, cela touche aussi les transferts, les activités numériques, l’immobilier et les professions qui peuvent servir d’intermédiaires. L’enjeu de la nouvelle feuille de route est donc concret : mieux repérer les circuits à risque sans compliquer inutilement les échanges économiques ordinaires.
Une stratégie nationale dans un cadre ouest-africain
Le Conseil des ministres béninois a adopté, le 4 novembre 2026, une stratégie nationale de lutte contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et le financement de la prolifération des armes de destruction massive. Le programme couvre la période 2026-2030. Le compte rendu gouvernemental, relayé par plusieurs médias béninois, présente une ambition : rendre les contrôles plus cohérents et les actions mieux suivies.
Le sujet dépasse les frontières nationales. Le Bénin appartient à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui rassemble des pays confrontés à des risques financiers et sécuritaires liés entre autres à la circulation transfrontalière des fonds. Il est également membre de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), dont les règles harmonisent une partie du cadre financier régional. Dans cet espace, une faille de contrôle dans un pays peut compliquer le travail des autorités des pays voisins.
Le Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest (GIABA) évalue les dispositifs de ses membres et formule des recommandations. Ses examens permettent de mesurer non seulement l’existence de lois, mais aussi leur application : enquêtes, contrôles, poursuites et coopération entre administrations. Le GIABA a publié en 2026 un nouveau rapport de suivi sur le Bénin, qui s’inscrit dans ce travail régional d’évaluation.
Des règles à l’application : le principal défi
La stratégie s’organise autour de quatre orientations : consolider les textes et les institutions ; réduire les vulnérabilités et renforcer la transparence économique ; améliorer la prévention et la supervision selon les risques ; enfin, rendre plus efficace l’exploitation du renseignement financier et la répression. Le gouvernement prévoit aussi un plan d’action budgétisé et un mécanisme de suivi-évaluation. Ces outils doivent permettre de relier les objectifs aux moyens et aux résultats, plutôt que de laisser la stratégie au stade de l’annonce.
Le pays ne part pas de zéro. Il avait adopté une première politique nationale en 2018, puis un plan d’action en 2022. En février 2024, la loi n° 2024-01 a étendu explicitement le cadre légal au financement de la prolifération des armes de destruction massive. Cette loi définit notamment des obligations de vigilance pour les institutions financières et les autres acteurs assujettis. Elle constitue une base juridique ; la nouvelle stratégie doit organiser la coordination et l’application de ces obligations.
Les risques identifiés concernent les flux transfrontaliers, l’économie informelle, la cybercriminalité et les actifs virtuels, c’est-à-dire des valeurs transférées ou échangées par des moyens numériques. Les technologies financières peuvent accélérer les paiements et faciliter l’accès aux services. Elles obligent aussi les autorités à adapter leurs outils de surveillance. Le défi consiste à distinguer les opérations légitimes des mouvements suspects, sans assimiler l’innovation ou l’informalité à une activité criminelle.
Les transferts de fonds et de valeurs, les services numériques et certaines professions non financières, comme les intermédiaires immobiliers ou les négociants en biens précieux, peuvent nécessiter une vigilance adaptée à leur exposition au risque. Des contrôles mal ciblés pèseraient sur les petites entreprises et les usagers ordinaires. À l’inverse, une supervision trop limitée laisserait des circuits vulnérables hors du radar. La proportionnalité des obligations et la capacité des services à les faire respecter seront donc décisives.
Le test sera celui des résultats
Les rapports du GIABA éclairent les lacunes techniques et les progrès accomplis. Son rapport de suivi renforcé de 2025, par exemple, évalue plusieurs critères liés à la loi béninoise de 2024. Le rapport 2026 constitue une étape supplémentaire. Pour éviter d’attribuer à ce document une conclusion précise sans en vérifier le détail, il faut distinguer l’évaluation régionale de la stratégie nouvellement adoptée : celle-ci fixe des priorités, mais ne prouve pas encore leur mise en œuvre.
Pour les autorités, l’efficacité dépendra de la circulation de l’information entre les banques, les services de renseignement financier, les régulateurs et la justice. Des signalements utiles doivent pouvoir déboucher sur des analyses, puis, lorsqu’il existe des éléments suffisants, sur des enquêtes et des décisions judiciaires. La formation des agents, les moyens informatiques et la coopération avec les pays voisins comptent autant que les textes.
Les effets seront différents selon les acteurs. Les établissements financiers devront appliquer les règles de vigilance et transmettre les informations requises. Les entreprises formelles pourraient gagner en prévisibilité si les contrôles sont clairs et uniformes. Les travailleurs et petites activités qui utilisent beaucoup les espèces pourraient, eux, subir des démarches plus lourdes si les mesures sont appliquées sans discernement. La stratégie devra donc concilier contrôle, accès aux services et protection des données.
À Porto-Novo, capitale du Bénin, le suivi politique et budgétaire donnera une première indication de la place accordée à cette feuille de route. À l’échelle régionale, les prochaines évaluations du GIABA permettront d’observer si les réformes produisent des résultats mesurables. Le point à surveiller n’est pas seulement le nombre de règles adoptées : c’est la capacité à repérer les circuits criminels, à traiter les dossiers et à coopérer au-delà des frontières, tout en préservant les transactions licites.
Le socle juridique existe désormais et le nouveau programme fixe un horizon de quatre ans. Reste à transformer ces orientations en contrôles ciblés, en enquêtes financières solides et en résultats vérifiables. C’est à cette étape que se jouera la crédibilité de l’engagement béninois, ainsi que sa contribution à la sécurité financière de l’Afrique de l’Ouest.
Repères documentaires : compte rendu béninois de l’adoption de la stratégie 2026-2030, évaluations et rapports de suivi du GIABA, texte de la loi béninoise n° 2024-01 et rapport de suivi renforcé du Bénin publié en 2025.