Entre Niamey, Ouagadougou et Bamako, les dirigeants sahéliens affichent leur volonté de resserrer les liens. Mais derrière les visites officielles, une question demeure : quelles décisions communes peuvent améliorer concrètement la sécurité et la coopération dans l’espace de l’Alliance des États du Sahel (AES) ? Le déplacement du président de transition malien, le général Assimi Goïta, a remis cet enjeu au centre des échanges.
Une confédération construite après la rupture avec la CEDEAO
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont fondé l’AES en septembre 2023, puis adopté à Niamey, le 6 juillet 2024, le traité qui l’a transformée en confédération. Le projet met en avant trois priorités : défense et sécurité, développement et diplomatie. Il s’inscrit dans une trajectoire de rupture avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), que les trois pays ont quittée le 29 janvier 2025. L’Agence nigérienne de presse retrace l’adoption du traité fondateur, tandis que la CEDEAO a confirmé la date de retrait dans son communiqué. Le texte de la CEDEAO sur le retrait des trois États rappelle le changement institutionnel intervenu dans la région.
Cette nouvelle architecture régionale ne règle pas à elle seule les défis de coordination. Les trois gouvernements doivent rapprocher leurs politiques, leurs administrations et leurs moyens, tout en entretenant des relations avec des voisins et partenaires extérieurs. La confédération est donc à la fois un cadre politique commun et un chantier dont les résultats concrets restent à mesurer.
Deux capitales, une journée de consultations
Le jeudi 5 novembre 2026, Assimi Goïta s’est rendu à Niamey puis à Ouagadougou. À Niamey, le général Abdourahamane Tiani l’a accueilli. Les deux délégations ont tenu une séance de travail consacrée notamment à la sécurité dans l’espace confédéral et à la lutte contre les groupes armés. L’Agence nigérienne de presse rapporte la tenue de cette réunion et la publication d’un communiqué conjoint.
Le président malien a ensuite rejoint Ouagadougou, où le capitaine Ibrahim Traoré, président du Faso et président en exercice de la Confédération, l’a reçu. La présidence burkinabè indique que leur entretien a porté sur le développement, la lutte contre le terrorisme, l’intégration africaine et l’actualité internationale. Le compte rendu officiel de la Présidence du Faso confirme les sujets annoncés, sans détailler de décisions nouvelles.
Les annonces publiques dessinent ainsi un agenda commun, mais ne permettent pas encore d’évaluer les mesures adoptées. La distinction compte : une rencontre de haut niveau peut traduire une volonté politique, sans constituer à elle seule la preuve d’un changement opérationnel sur le terrain.
Russie et Algérie : des échanges rapportés, pas tous confirmés
Un autre volet des discussions concerne les partenaires extérieurs. Le texte à l’origine de ces informations affirme, en s’appuyant sur des personnes proches des rencontres, que Goïta aurait transmis à ses homologues un message personnel de Vladimir Poutine après le sommet Russie-Afrique organisé à Moscou les 28 et 29 octobre. Il présente la Russie comme un partenaire privilégié des trois États pour la défense et la sécurité. Toutefois, les communiqués officiels publiés sur les visites ne confirment ni la remise de ce message ni son contenu. Ces éléments doivent donc rester attribués et ne peuvent être présentés comme des faits établis indépendamment.
La même prudence s’impose concernant l’Algérie. Selon le récit de personnes proches des délégations, Tiani aurait assuré à Goïta que le rapprochement entre Niamey et Alger ne visait pas l’AES. Cette phrase n’apparaît pas dans les comptes rendus officiels consultés. Elle intervient toutefois dans un contexte où les relations entre Alger et les pays sahéliens ont connu des tensions, notamment après la destruction d’un drone malien en 2025 et le rappel d’ambassadeurs. Les échanges diplomatiques entre le Niger et l’Algérie se sont depuis poursuivis, ce qui donne à la question une portée régionale sans établir, à lui seul, une position commune des trois membres de l’AES.
Pour Bamako, l’équilibre est délicat. Le Mali peut approfondir sa coopération sécuritaire avec Moscou tout en cherchant à préserver les relations avec ses voisins, y compris ceux qui multiplient les contacts avec Alger. Pour Niamey et Ouagadougou, la priorité est de maintenir une coordination au sein de l’AES sans renoncer à leurs propres choix diplomatiques. La cohésion du bloc dépendra moins des déclarations d’unité que de la capacité à concilier ces intérêts.
Des résultats attendus au-delà des sommets
Les enjeux sont différents selon les acteurs. Les autorités cherchent à renforcer la coordination militaire et diplomatique. Pour les habitants, la portée de ces réunions se jugera aussi à leurs effets sur la sécurité, les déplacements, les échanges commerciaux et l’accès aux services. Les opérateurs économiques, notamment ceux qui travaillent de part et d’autre des frontières, ont besoin de règles prévisibles et de circuits de circulation fonctionnels. Les décisions détaillées lors des rencontres n’ayant pas toutes été rendues publiques, leur impact immédiat reste difficile à établir.
À l’échelle ouest-africaine, l’AES fonctionne désormais hors de la CEDEAO, mais les enjeux de voisinage dépassent les frontières de la confédération. La circulation des personnes et des marchandises, la lutte contre les groupes armés et les relations avec l’Algérie exigent des échanges régionaux suivis. Pour l’Union africaine, la consolidation de nouveaux cadres de coopération pose aussi la question de leur articulation avec les institutions continentales.
La visite du 5 novembre confirme donc la continuité des consultations entre les dirigeants malien, nigérien et burkinabè. Elle ne suffit pas, en revanche, à prouver que tous les désaccords sont réglés ou que de nouveaux mécanismes sont déjà opérationnels. Le prochain indicateur sera la publication de décisions précises et leur mise en œuvre : c’est là que se mesurera la capacité de l’AES à transformer ses réunions au sommet en coopération durable.