En République démocratique du Congo (RDC), une démarche présentée comme une médiation politique se heurte déjà à une question décisive : qui peut parler au nom de la paix, et sous quelles conditions, dans une ville de l’est contrôlée par un mouvement armé ? La réponse du gouvernement pourrait peser sur la marge de manœuvre de l’opposition autant que sur les perspectives d’un dialogue national.
À Goma, une rencontre au cœur d’un conflit
La Coalition Article 64 (C64), plateforme de partis d’opposition, veut rencontrer le président Félix Tshisekedi à Kinshasa, puis l’ancien chef de l’État Joseph Kabila à Goma. Moïse Katumbi a présenté cette initiative comme une démarche en faveur d’un dialogue national. Aucun calendrier ferme pour les deux rencontres n’a cependant été annoncé.
Le choix de Goma change la portée du projet. La capitale du Nord-Kivu est sous le contrôle de l’AFC/M23 depuis janvier 2025. La coalition politico-militaire a annoncé, le 12 octobre 2026, la création du Front pour la refondation de la nation (FRN), avec Kabila à sa tête. Ce rapprochement revendiqué entre l’ancien président et un mouvement armé place toute rencontre dans un contexte sécuritaire et politique particulièrement sensible.
Le 30 septembre 2025, la Haute Cour militaire de Kinshasa a condamné Kabila à mort par contumace pour trahison, crimes de guerre et d’autres chefs d’accusation liés à son implication présumée auprès de l’AFC/M23. Il s’agit d’une décision de justice congolaise, contestée par son camp. La peine et les accusations ne doivent donc pas être confondues avec une culpabilité établie par un jugement rendu en sa présence et après une procédure contradictoire.
La ligne rouge fixée par Kinshasa
Le 5 novembre 2026, le vice-Premier ministre chargé de l’Intérieur, Jacquemain Shabani Lukoo, a averti que les responsables de la C64 pourraient s’exposer à des poursuites s’ils se rendaient à Goma sans autorisation gouvernementale. Il estime qu’on ne peut engager de contacts avec des acteurs présents dans des territoires occupés en dehors du cadre fixé par l’État.
Pour justifier cette position, Shabani invoque l’article 192 du Code pénal, qui prévoit, selon son interprétation, une peine d’un à cinq ans de servitude pénale pour des relations entretenues en temps de guerre, sans autorisation du gouvernement, avec les sujets ou agents d’une puissance ennemie. Il s’agit de la qualification avancée par le ministre, non d’une décision judiciaire sur le projet de déplacement. Le texte prévoit une infraction; son application à une rencontre politique donnée devrait être appréciée par les autorités compétentes.
Le ministre affirme que son administration surveillera les activités des partis et documentera les faits qu’elle juge susceptibles de constituer une infraction. Il a aussi annoncé son intention de saisir les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat, au motif que certains partis concernés sont représentés au Parlement. À ce stade, aucune procédure judiciaire visant les responsables de la C64 n’a été annoncée et la nature précise des sanctions évoquées reste indéterminée.
La rencontre souhaitée avec Tshisekedi n’est pas davantage confirmée. Shabani a décrit le président comme ouvert, tout en précisant qu’il ne gère pas son agenda. La C64 devra donc composer à la fois avec une incertitude politique à Kinshasa et avec une mise en garde officielle concernant Goma.
Dialogue politique ou risque de judiciarisation ?
Pour la coalition, parler séparément au chef de l’État et à son prédécesseur pourrait ouvrir un canal de discussion dans une crise où les voies politiques restent étroites. Mais le projet soulève une question concrète : une rencontre avec Kabila, à Goma, peut-elle être dissociée du contrôle territorial exercé par l’AFC/M23 et du rôle politique que le mouvement revendique ? Le gouvernement répond par la souveraineté et la sécurité; la C64 met en avant le dialogue.
Cette opposition de cadrages ne tranche pas, à elle seule, la légalité de la démarche. Elle expose toutefois les coûts possibles pour chaque acteur. Les responsables de la coalition risquent une confrontation avec les autorités ou des poursuites si celles-ci estiment que la loi s’applique. Kinshasa, de son côté, peut être accusé de restreindre l’initiative politique si l’avertissement se transforme en sanction sans examen indépendant des faits.
Pour les habitants du Nord-Kivu, l’enjeu dépasse la rivalité entre dirigeants. Goma est une grande ville où les déplacements, les échanges et les services du quotidien dépendent d’un contexte de contrôle armé et d’incertitude. Une visite politique pourrait attirer l’attention sur une voie de négociation, mais aussi accroître les tensions autour d’un espace où l’autorité de l’État est contestée.
Une portée régionale à surveiller
La crise dans l’est de la RDC concerne aussi les relations avec les pays voisins et les mécanismes régionaux de paix. La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) et la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) ont toutes deux été impliquées dans les efforts régionaux liés à la sécurité. Une initiative de la C64 ne remplace ni ces cadres ni les discussions entre Kinshasa et les acteurs armés, mais elle pourrait modifier les rapports politiques autour d’un éventuel dialogue.
Le prochain point de bascule sera donc moins l’annonce d’une médiation que ses conditions : une rencontre avec Tshisekedi sera-t-elle fixée ? La C64 maintiendra-t-elle le déplacement à Goma ? Le gouvernement précisera-t-il la procédure envisagée ? Ces réponses diront si l’initiative ouvre un espace politique ou si elle devient un nouveau front de confrontation entre opposition et pouvoir, alors que le conflit armé continue de redessiner les équilibres dans la région des Grands Lacs.