Au large de Sidi Ifni, quatre cages flottantes doivent répondre à une question concrète pour le Maroc : l’élevage de poissons en mer ouverte peut-il devenir une activité durable, au-delà d’une expérimentation scientifique ? La réponse pèsera sur la diversification de l’offre halieutique et sur les investissements attendus dans les territoires côtiers.

Une filière qui grandit, mais dont les capacités restent à convertir

La pêche de capture reste la principale source de produits halieutiques du pays. L’aquaculture, qui regroupe notamment l’élevage de poissons, de coquillages et d’algues, se développe toutefois par étapes. Le potentiel annoncé est élevé, mais les capacités prévues par les projets ne se traduisent pas automatiquement par une production effective.

L’Agence nationale pour le développement de l’aquaculture (ANDA) indiquait, en juillet 2026, que le Maroc comptait 244 projets aquacoles actifs, représentant une capacité cible proche de 90 000 tonnes par an. Ces données signalent une montée en puissance des projets. Elles ne signifient pas que ce volume est déjà produit ou commercialisé.

Le pays dispose de façades atlantique et méditerranéenne et d’une politique de développement de l’économie bleue. Mais la filière doit aussi organiser l’accès aux équipements, aux alevins et aux aliments, ainsi que le transport et la commercialisation. Pour les opérateurs, ces coûts détermineront si les capacités annoncées peuvent devenir une activité rentable.

À Sidi Ifni, un démonstrateur en mer ouverte

Le 30 octobre 2026, une ferme piscicole pilote a été inaugurée à Sidi Ifni, sur la côte atlantique, par Ahmed El Mehdi Mezouari, ministre délégué chargé de la Pêche maritime, selon plusieurs médias marocains. L’Institut national de recherche halieutique (INRH) a réalisé l’installation. L’investissement global annoncé atteint 50 millions de dirhams.

La ferme est située à environ 13 kilomètres du port, sur une concession de 25 hectares. Elle comprend quatre cages flottantes de 29 mètres de diamètre, prévues pour l’élevage de daurades royales dans des eaux de 40 à 45 mètres de profondeur. La capacité annoncée est de 280 tonnes par an, soit 70 tonnes par cage.

Le projet s’appuie sur des essais menés entre 2021 et 2026. Ils ont porté sur la résistance des cages aux conditions du large, les caractéristiques du site et un cycle complet d’élevage. L’INRH présente l’installation comme un outil d’acquisition de données techniques et scientifiques. Son rôle est donc aussi de réduire les incertitudes auxquelles seraient confrontés de futurs investisseurs.

Le choix de la haute mer distingue cette expérimentation des installations situées dans des zones côtières plus abritées. Les cages y sont davantage exposées aux vagues, aux courants et aux épisodes météorologiques difficiles. En contrepartie, les courants peuvent renouveler l’eau autour des poissons et de nouveaux espaces marins peuvent être étudiés pour l’élevage.

La rentabilité reste à démontrer

Une capacité annuelle de 280 tonnes ne suffit pas à établir la viabilité du modèle. Il faudra connaître les coûts d’installation et d’entretien, l’alimentation des poissons, la logistique entre les cages et le port, ainsi que les résultats biologiques des élevages. Les conditions de vente et la régularité de la production compteront également.

Les grands équipements peuvent accroître les volumes, mais ils exigent des investissements importants et une capacité à intervenir en mer. Pour un opérateur privé, une mauvaise saison ou une défaillance technique pourrait peser lourdement sur les comptes. L’expérimentation publique sert ainsi à produire des références, sans préjuger du rendement économique d’une exploitation à plus grande échelle.

Les retombées locales dépendront aussi de la manière dont l’activité s’organise. Le port de Sidi Ifni pourrait être concerné par les opérations de manutention et d’approvisionnement. Des emplois et des débouchés pour les prestataires sont possibles, mais ils ne sont pas garantis par l’ouverture de la ferme. La répartition des bénéfices entre investisseurs, travailleurs et acteurs locaux sera un enjeu concret si d’autres concessions suivent.

Le projet doit enfin s’inscrire dans une gestion attentive du milieu marin. L’élevage en cages pose des questions de qualité de l’eau, de gestion des déchets et de santé des poissons. Le suivi scientifique du site pourra aider à documenter ces effets. À ce stade, les informations disponibles décrivent surtout les objectifs et les caractéristiques du pilote ; elles ne constituent pas un bilan complet de son impact environnemental.

Un test marocain aux résonances africaines

Pour le Maroc, l’enjeu est de faire passer l’aquaculture d’un potentiel estimé à une production régulière, sans confondre projets annoncés et résultats obtenus. La ferme de Sidi Ifni peut fournir des données utiles à cette transition. La prochaine étape sera de rendre visibles les résultats des cycles d’élevage et les conditions nécessaires à une exploitation commerciale.

À l’échelle régionale, cette expérience intéresse les pays riverains de l’Atlantique qui cherchent eux aussi à diversifier leurs activités maritimes. Le Maroc est membre de l’Union africaine et de l’Union du Maghreb arabe, organisation régionale d’Afrique du Nord. La portée continentale du projet dépendra toutefois moins de son caractère pilote que de la possibilité de partager des enseignements vérifiables sur les coûts, la sécurité des installations et les effets sur l’environnement.

Les chiffres de capacité ne disent pas encore si la pisciculture offshore deviendra une branche importante de l’économie halieutique marocaine. Ils fixent plutôt un point de départ. La publication des résultats techniques et économiques, puis l’éventuelle participation d’opérateurs privés, permettront de mesurer si l’essai de Sidi Ifni peut être reproduit sans faire peser des risques excessifs sur les investisseurs, les travailleurs et le milieu marin.