Dans un village éloigné d’Abuja, l’efficacité d’une intervention dépend parfois d’une chose simple : arriver à temps et comprendre ce qui se passe. Au Nigeria, le projet de créer des polices propres aux États veut rapprocher les forces de l’ordre des habitants. Mais il pose une question tout aussi concrète : qui contrôlera ces agents lorsque leurs décisions dérangeront le pouvoir local ?

Une réforme portée par les limites du système actuel

Le Nigeria compte 36 États fédérés, mais le maintien de l’ordre repose aujourd’hui principalement sur une police nationale placée sous l’autorité fédérale. Les gouverneurs sont responsables de la sécurité dans leur État, sans commander directement les forces de police. Ce décalage nourrit depuis des années le débat sur une décentralisation du maintien de l’ordre.

La question se pose dans des contextes différents selon les régions. Dans le nord-est, l’insurrection armée a durablement mobilisé l’armée. Dans le nord-ouest et le centre, des communautés font face aux enlèvements et aux groupes armés. D’autres États sont confrontés à la criminalité urbaine ou à des conflits locaux. Une force plus proche du terrain pourrait mieux connaître les langues, les réseaux et les réalités propres à chaque zone. Elle ne remplacerait toutefois ni les enquêtes nationales ni les missions fédérales.

Le projet s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur le fédéralisme nigérian : jusqu’où les États peuvent-ils exercer leurs pouvoirs sans affaiblir les institutions communes ? Cette question dépasse la sécurité. Elle touche au financement des services publics, aux relations entre Abuja et les gouvernements locaux, ainsi qu’à la confiance dans les institutions.

Un seuil constitutionnel franchi, pas encore une loi appliquée

Mardi 3 novembre 2026, 28 assemblées d’État avaient approuvé l’amendement constitutionnel permettant de créer des services de police étatiques, selon le greffier de l’Assemblée nationale, Kamoru Ogunlana. Ce chiffre dépasse le seuil requis : la Constitution demande l’accord d’au moins deux tiers des 36 assemblées, soit 24. Reuters et le média nigérian Channels Television ont rapporté cette étape à partir des annonces parlementaires.

Le texte doit encore suivre la procédure constitutionnelle, notamment être transmis au président Bola Tinubu pour assentiment. Même après cette étape, chaque État devra adopter sa propre loi afin d’organiser son service : recrutement, responsabilités, contrôle, règles disciplinaires et financement. Autrement dit, l’approbation des assemblées ouvre une voie juridique ; elle ne signifie pas que des unités locales sont déjà opérationnelles.

La proposition prévoit une architecture à deux niveaux, avec des forces fédérales et étatiques. Des questions de compétence restent centrales : comment éviter les rivalités entre unités lorsqu’une affaire traverse plusieurs États ? Qui coordonnera une intervention lorsque les autorités locales et fédérales ne partagent pas la même analyse ? Le projet de loi national sur la police doit préciser ces mécanismes et les normes communes.

La proximité peut améliorer le service, mais elle coûte cher

Pour les habitants des zones où la présence policière est faible, une force recrutée localement pourrait améliorer la rapidité des interventions et la circulation du renseignement. La connaissance des langues et des usages peut faciliter les échanges avec les communautés. Elle peut aussi aider à repérer plus tôt les tensions, à condition que les policiers soient formés et que la population leur fasse confiance.

Le projet pourrait également offrir un cadre légal à des personnes issues de groupes d’autodéfense, si les États choisissent de les intégrer. Mais cela exigerait une sélection rigoureuse, une formation professionnelle, des règles d’usage de la force et un contrôle indépendant. Sans ces garanties, intégrer des groupes armés dans une institution officielle ne suffirait pas à transformer leurs pratiques.

La facture sera déterminante. Les États devront financer les salaires, les équipements, les locaux, la formation et les mécanismes de contrôle. Or leurs capacités budgétaires varient fortement. Un service bien doté dans un État riche et une force sous-équipée ailleurs pourraient creuser les écarts de sécurité. Le projet de cadre national évoque des normes minimales et des mécanismes de financement, mais leur mise en œuvre devra être vérifiée dans les textes et les budgets définitifs.

Le bénéfice attendu dépendra donc moins du nombre de nouvelles unités que de leur capacité réelle à enquêter, protéger les habitants et rendre des comptes. Pour les travailleurs de l’économie informelle, les commerçants, les agriculteurs et les résidents des grandes villes, la sécurité quotidienne se mesure à des services accessibles et prévisibles, pas seulement à l’existence d’une nouvelle institution.

Des garde-fous à éprouver dans la pratique

Le risque d’instrumentalisation politique est au cœur des réserves exprimées au Nigeria. Une police contrôlée de près par un gouverneur pourrait servir à intimider des opposants, gêner des enquêtes ou peser sur une campagne électorale. Les garanties décrites dans le débat parlementaire prévoient notamment un rôle pour les assemblées, des instances de supervision et la possibilité pour un commissaire de contester une directive jugée illégale devant le Conseil national de la police.

Ces mécanismes ne valent que s’ils fonctionnent sans dépendre de la volonté du dirigeant qu’ils doivent contrôler. Il faudra donc examiner qui nomme les responsables, qui peut les révoquer, comment les plaintes sont instruites et quelles sanctions s’appliquent. La transparence des budgets et la publication de données sur les arrestations, les plaintes et les enquêtes seront également essentielles pour évaluer les pratiques.

Le défi concerne aussi la police fédérale. Décentraliser ne corrige pas automatiquement les problèmes de corruption, de discipline ou de confiance associés aux institutions existantes. Sans formation, supervision et voies de recours accessibles, le pays pourrait multiplier les structures sans améliorer la protection des habitants. La réforme doit donc bâtir des capacités locales tout en imposant des garanties nationales.

Un enjeu fédéral qui concerne toute l’Afrique de l’Ouest

Le Nigeria est un acteur majeur de l’Afrique de l’Ouest et de la CEDEAO, la communauté économique régionale qui réunit plusieurs pays de la région. Une réforme de sa police pourrait influencer les discussions sur la sécurité intérieure et le partage des responsabilités entre États fédérés et pouvoir central. Toutefois, son modèle ne peut être transposé mécaniquement à ses voisins : leurs constitutions et leurs organisations territoriales diffèrent.

La prochaine étape à surveiller est la décision présidentielle, puis la rédaction des lois d’application et du cadre national de police. Le véritable test viendra ensuite : les États pourront-ils financer des forces professionnelles, capables d’agir localement sans devenir des instruments politiques ? Pour les Nigérians, la mesure du succès restera simple : des interventions plus efficaces, des droits mieux protégés et des responsables réellement comptables de leurs actes.