Pour une famille déplacée en Éthiopie, fuir les combats ne garantit pas de trouver refuge. Dans le nord du pays, les affrontements reprennent alors que des centaines de milliers de personnes vivent déjà loin de chez elles et que l’accès aux services essentiels reste fragile. La question n’est donc pas seulement celle des nouveaux départs : c’est aussi celle de la capacité à maintenir l’aide auprès des populations déjà déplacées.

Une trêve fragilisée, des besoins qui s’accumulent

Le nord de l’Éthiopie porte encore les conséquences de la guerre de 2020 à 2022 entre le gouvernement fédéral et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). L’accord signé à Pretoria en novembre 2022 devait mettre fin aux combats et permettre l’acheminement de l’assistance. Mais il n’a pas réglé les différends politiques et territoriaux qui alimentent les tensions.

Depuis la fin septembre 2026, de nouveaux affrontements sont signalés dans le nord. Le secrétaire général des Nations unies a exprimé son inquiétude le 23 septembre face à l’intensification des combats au Tigré et dans les régions voisines. L’ONU a également fait état de nouveaux déplacements, sans disposer de chiffres vérifiés pour plusieurs secteurs touchés.

Cette reprise des hostilités survient dans un pays déjà confronté à plusieurs crises. Les violences dans les régions d’Amhara et d’Oromia, les chocs climatiques et les épidémies compliquent l’action humanitaire. L’Éthiopie accueille aussi plus d’un million de réfugiés venus notamment du Soudan du Sud, de Somalie, d’Érythrée et du Soudan.

Le bilan national des besoins reste difficile à établir. La Commission européenne indique qu’aucune nouvelle estimation officielle consolidée n’a été publiée pour 2025 et 2026, faute d’accord entre les autorités et les acteurs humanitaires sur l’analyse des besoins. Le dernier chiffre officiel cité par l’institution européenne, qui date de 2024, faisait état de 21,4 millions de personnes ayant besoin d’aide humanitaire.

Routes bloquées, opérations perturbées

Dans les zones de combat, l’assistance dépend autant des stocks disponibles que de la possibilité de les acheminer. L’insécurité, les routes fermées et les communications interrompues peuvent empêcher les équipes d’atteindre les villages et les camps. Le 6 octobre, le Département de la sûreté et de la sécurité des Nations unies a indiqué que 19 travailleurs humanitaires, pris dans les combats au Tigré, avaient dû rejoindre Gondar par la route.

Le coordonnateur humanitaire de l’ONU en Éthiopie a, de son côté, signalé des incidents affectant les équipes, les véhicules et les locaux des organisations d’aide. Entre 2025 et 2026, au moins dix véhicules humanitaires auraient été saisis par des groupes armés ; deux seulement avaient été récupérés au moment de cette déclaration. Ces perturbations réduisent la capacité de réponse et exposent le personnel aux risques.

Les civils déjà déplacés sont particulièrement vulnérables. Dans le Tigré, plus de 500 000 personnes déplacées dépendraient encore de l’aide, selon les estimations reprises par la Commission européenne. L’UNICEF décrit des sites surpeuplés où l’accès à l’eau, aux soins, à la nutrition et à l’éducation reste limité. Un nouveau déplacement peut ainsi éloigner une famille de ses moyens de subsistance, de ses proches et des services dont elle dépend.

Les conséquences diffèrent selon les territoires et les ménages. Les habitants des villes peuvent subir des ruptures d’approvisionnement et la fermeture de services ; dans les zones rurales, les combats et les routes impraticables isolent davantage les communautés. Les enfants, les femmes enceintes, les personnes âgées et les personnes en situation de handicap rencontrent des obstacles spécifiques pour obtenir des soins, de l’eau ou une protection.

Des moyens financiers sous tension

La reprise des combats intervient aussi après plusieurs réductions de financements humanitaires internationaux. La Commission européenne souligne que ces coupes affectent les capacités d’intervention dans la Corne de l’Afrique. Pour l’Éthiopie, elle annonce 61 millions d’euros d’aide humanitaire en 2026, destinés notamment aux personnes déplacées, aux réfugiés et aux populations touchées par les conflits ou les chocs climatiques.

Cette enveloppe ne signifie pas que toutes les communautés pourront être couvertes. L’UNICEF estime devoir mobiliser 401,5 millions de dollars en 2026 pour atteindre environ 8,9 millions de personnes, dont 6,3 millions d’enfants. L’agence prévoit de soutenir les soins de santé, le traitement de la malnutrition, l’accès à l’eau et la reprise de l’apprentissage. Ces objectifs illustrent l’ampleur des besoins, mais ne constituent pas un bilan des fonds effectivement reçus.

Les organisations locales et les autorités jouent un rôle essentiel pour repérer les besoins et maintenir les services. Cependant, lorsque les financements diminuent, les arbitrages se durcissent : les opérations se concentrent sur les urgences les plus immédiates, tandis que la reconstruction, l’accompagnement des personnes déplacées et le retour à l’autonomie risquent d’être différés. Pour les familles, une aide irrégulière peut signifier moins de repas, des soins reportés ou une scolarité interrompue.

Un enjeu pour la Corne de l’Afrique

La crise dépasse les frontières éthiopiennes. L’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale de la Corne de l’Afrique, est concernée par les déplacements transfrontaliers et les risques d’extension des tensions. Le Kenya a récemment accueilli des civils éthiopiens fuyant les violences dans la zone frontalière de Moyale, selon des informations relayées par l’ONU et des médias. Les arrivées ajoutent une pression sur les services et les communautés d’accueil.

À Addis-Abeba, siège de l’Union africaine, la stabilité du nord éthiopien revêt aussi une portée continentale. L’accord de Pretoria avait montré le rôle que peuvent jouer la médiation africaine et les négociations régionales. Sa fragilisation rappelle toutefois qu’un cessez-le-feu ne suffit pas à garantir la sécurité des civils ni l’accès durable à l’aide.

Les prochains indicateurs à suivre sont concrets : la réouverture des routes, la reprise des communications, la sécurité des équipes humanitaires et la publication de données vérifiables sur les nouveaux déplacements. L’ONU demande un accès sûr et sans entrave aux populations. Tant que cet accès restera incertain, les personnes déplacées en Éthiopie risquent de cumuler les conséquences des conflits passés et celles des combats actuels.

La déclaration de l’ONU sur la situation dans le nord de l’Éthiopie ; les informations de l’ONU sur l’évacuation de travailleurs humanitaires ; le point du coordonnateur humanitaire sur les perturbations des opérations ; les données de la Commission européenne sur les besoins et les financements ; l’appel humanitaire 2026 de l’UNICEF ; le reportage sur les risques pour les civils et les services de santé.