Quitter un camp ne signifie pas toujours trouver un lieu sûr. À Kismayo, dans le sud de la Somalie, des familles déplacées par la sécheresse ou les combats sont aussi contraintes de partir lorsque les propriétaires réclament les terrains occupés par leurs abris. L’expulsion ajoute alors un nouvel exil à des parcours déjà marqués par plusieurs déplacements.
À Kismayo, le droit au sol reste fragile
La ville portuaire de Kismayo est le principal centre urbain du Jubaland, un État fédéral du sud somalien. Elle attire des familles venues des campagnes, notamment lorsque les récoltes échouent ou que l’insécurité empêche de rester dans leur village. Cette croissance alimente la pression sur le logement et les terrains, en particulier à la périphérie.
La question foncière ne date pas d’hier. Une analyse de la Banque mondiale sur l’urbanisation en Somalie décrit, à Kismayo, une concurrence entre les besoins des nouveaux arrivants, les investissements immobiliers et les revendications de propriétaires. Dans cette ville, l’accès à un terrain sécurisé dépend aussi de rapports de force locaux et de la capacité à faire reconnaître ses droits.
Le phénomène dépasse le Jubaland. La Somalie compte plusieurs millions de personnes déplacées à l’intérieur de ses frontières. Le plan humanitaire des Nations unies pour 2026 estimait à 3,3 millions le nombre de déplacés internes après les mouvements liés aux chocs climatiques et aux conflits en 2025. Il signalait aussi que les expulsions et les litiges fonciers exposaient près de 200 000 personnes à un risque élevé. Ces estimations nationales ne doivent pas être confondues avec un décompte propre à Kismayo.
À Mogadiscio, où se concentrent de nombreux sites de déplacement, la pression est également forte. Une analyse de l’Agence de l’Union européenne pour l’asile indique que la capitale fédérale a représenté plus de 80 % des expulsions enregistrées dans le pays durant les huit premiers mois de 2025. Le chiffre illustre l’ampleur du problème urbain, sans effacer les situations distinctes des autres villes.
Partir en quelques jours, sans solution garantie
À Mariano, un site de Kismayo, Abukar Ali Ousman, 64 ans, a dû quitter son abri au début du mois évoqué dans le reportage. Il dit avoir déjà fui quatre fois. Après son départ, il a perdu la petite maison faite de branchages et de tissus qu’il avait construite. Il dépend désormais de personnes qui l’hébergent.
Fitah Mahmud Abdi raconte une expulsion menée avec un délai de trois jours. Il avait déjà quitté son village en raison de la sécheresse et des combats. Selon son témoignage, sa famille n’a pu emporter que quelques vêtements et ustensiles. Ces récits individuels éclairent les conséquences concrètes des expulsions, mais ne suffisent pas à établir, à eux seuls, les circonstances juridiques de chaque départ.
La Commission du Jubaland pour les réfugiés et les déplacés internes estime que Kismayo abrite près de 200 camps. Ce nombre, fourni par l’administration régionale, donne une indication de l’étendue du réseau de sites, mais la matière disponible ne précise ni la méthode de comptage ni la date exacte de l’inventaire.
Le même responsable affirme que les autorités ont réservé un nouveau site à environ 18 kilomètres au nord de la ville. Le programme prévoit, selon lui, un lot de 600 mètres carrés accompagné d’un titre de propriété pour chaque famille relocalisée. À la date du reportage, environ 1 000 personnes auraient bénéficié de cette solution. Le commissaire souligne cependant le manque de moyens pour délimiter les parcelles, transporter les familles et fournir des abris.
Une parcelle ne suffit pas à reconstruire une vie
Attribuer un terrain peut réduire le risque d’une nouvelle expulsion. Mais la sécurité foncière ne garantit pas, à elle seule, l’accès à l’eau, à l’école, aux soins ou à un revenu. Éloigner les familles du centre peut aussi compliquer leur accès aux marchés et aux activités informelles dont beaucoup dépendent. Le coût du transport et le temps de trajet pèsent particulièrement sur les personnes âgées, les femmes seules et les familles avec enfants.
La relocalisation doit donc être évaluée au-delà du nombre de parcelles distribuées. Il faut vérifier la reconnaissance effective des titres, la disponibilité des services et la possibilité pour les familles de conserver leurs moyens de subsistance. Une évaluation récente du Conseil norvégien pour les réfugiés compare justement les dispositifs liés au logement, à la terre et aux droits fonciers dans plusieurs villes somaliennes, dont Kismayo et Mogadiscio.
Le bilan de plus de 4 300 personnes expulsées entre 2025 et 2026, avancé dans le reportage au nom du Conseil norvégien pour les réfugiés, n’a pas pu être confirmé ici par une seconde source indépendante portant précisément sur Kismayo ou le Jubaland. Il doit donc rester attribué à l’organisation, et ne peut être présenté comme un total vérifié pour l’ensemble de la Somalie.
Un enjeu local, régional et continental
La réponse dépend d’abord des autorités du Jubaland et des institutions fédérales somaliennes, qui doivent clarifier les responsabilités foncières et encadrer les expulsions. Elle concerne aussi les organisations humanitaires, souvent sollicitées pour fournir abris et services, alors que les solutions durables exigent une planification urbaine et des ressources suivies.
À l’échelle régionale, l’IGAD — l’Autorité intergouvernementale pour le développement, organisation de coopération d’Afrique de l’Est — suit les déplacements et les chocs climatiques qui traversent les frontières. Les mouvements de population en Somalie s’inscrivent dans un espace où sécheresse, inondations et insécurité peuvent pousser les familles à changer de région ou de pays. Toutefois, l’enjeu immédiat à Kismayo demeure l’accès légal et durable à la terre.
Le prochain indicateur décisif sera la capacité des autorités à transformer l’annonce de relocalisation en quartiers viables, et à prévenir les expulsions avant qu’elles ne deviennent un nouveau déplacement. Pour les familles, la différence ne se mesure pas seulement en mètres carrés : elle tient aussi à la possibilité de rester, de travailler et d’accéder aux services sans craindre de devoir repartir.