À Taita Taveta, dans le sud-est du Kenya, une rivière qui déborde régulièrement a longtemps détruit les champs de maïs et de haricots. Les habitants ont proposé de miser sur le riz, mieux adapté aux sols humides. Cette expérience locale illustre un choix désormais débattu à l’échelle continentale : continuer à secourir les familles pendant les crises, tout en finançant les moyens de les prévenir.

Une urgence qui appelle des réponses durables

Le sujet était au centre d’une rencontre organisée le mardi 3 novembre 2026 au siège de l’Union africaine (UA), à Addis-Abeba, en Éthiopie. L’UA et la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) y ont réuni gouvernements, sociétés nationales, partenaires financiers et acteurs privés. Le rendez-vous devait faire émerger des projets locaux capables d’être adaptés et développés ailleurs.

L’enjeu dépasse les distributions alimentaires. Les dernières estimations de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dénombrent environ 309 millions de personnes sous-alimentées en Afrique en 2025, soit près d’une personne sur cinq. Ce chiffre absolu reste élevé, même si la FAO relève aussi une légère baisse de la proportion de personnes touchées. Elle avertit que la croissance démographique peut encore faire progresser le total.

Les chiffres varient selon l’année et l’indicateur retenus. Un rapport conjoint de la FAO, de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, du Programme alimentaire mondial et de la Commission de l’UA estimait à plus de 306 millions le nombre de personnes sous-alimentées en 2024. Il évaluait aussi à près de 893 millions les personnes en situation d’insécurité alimentaire modérée ou grave. La faim chronique et les difficultés d’accès régulier à une alimentation suffisante sont des mesures liées, mais distinctes.

Moses Vilakati, commissaire de l’UA chargé de l’agriculture, a résumé le défi par cette formule : « On ne mange pas des politiques. » Les stratégies existent, a-t-il fait valoir, mais leur mise en œuvre et leur financement restent décisifs. Pour les agriculteurs dépendants des pluies, les retards de saison, les sécheresses et les inondations pèsent directement sur les récoltes et les revenus.

Au Kenya, partir des choix des habitants

Dans le comté de Taita Taveta, les habitants ont suggéré de remplacer certaines cultures régulièrement détruites par les crues par le riz. Selon le récit présenté lors de la rencontre, la Croix-Rouge kényane les a mis en relation avec un partenaire qui a financé une formation et des fournitures agricoles. Les autorités du comté ont ensuite fourni un équipement de décorticage, afin que les familles puissent consommer le riz ou le vendre.

Ahmed Idris, secrétaire général de la Croix-Rouge kényane, a estimé que l’investissement consacré à ce projet n’avait pas dépassé trois millions de dollars sur cinq ans. Il affirme que l’organisation n’a plus à revenir dans cette communauté pour distribuer de l’aide alimentaire. Il a comparé ce coût aux dépenses d’urgence, sans préciser le périmètre de cette comparaison. Ces montants et résultats doivent donc être compris comme ses déclarations, et non comme une évaluation indépendante publiée.

Des éléments vérifiables confirment toutefois que le soutien aux moyens de subsistance agricoles est bien engagé dans le comté. Le rapport 2024 de la FICR indique que la Croix-Rouge kényane a mené à Taita Taveta un programme de sécurité alimentaire et de moyens d’existence, avec formation agricole et appui aux revenus. Plus récemment, l’agence publique kényane KNA a rapporté la distribution de semences de riz à des agriculteurs de Taveta, en partenariat avec la Croix-Rouge et les autorités locales.

Cette continuité compte dans un pays où les inondations et les sécheresses peuvent frapper les mêmes communautés. En 2024, de fortes pluies ont affecté 46 des 47 comtés du Kenya, selon le bilan de la FICR. Au niveau des ménages, une récolte diversifiée, des semences adaptées et un débouché local peuvent limiter les pertes. Mais les producteurs ont aussi besoin d’eau maîtrisée, d’équipements, de stockage et d’accès au marché.

Le financement, maillon décisif

Le commissaire de l’UA appelle les gouvernements à chercher des financements nationaux, notamment auprès des fonds de pension, des diasporas et de la philanthropie. Cette piste suppose des projets solides, mais aussi des règles claires et des garanties pour les investisseurs. Elle ne remplace pas les budgets publics ni la coopération extérieure : elle vise à diversifier des ressources dont la disponibilité est incertaine.

La Croix-Rouge kényane plaide, elle, pour que les budgets ne soient pas absorbés par les secours à répétition. Ahmed Idris défend un investissement préventif plus important, tout en reconnaissant que l’aide d’urgence demeure nécessaire pendant une crise. L’équilibre est concret : les secours répondent aux besoins immédiats, tandis que l’irrigation, la formation ou la transformation agricole peuvent réduire la dépendance future aux distributions.

La FAO et ses partenaires insistent également sur le financement des systèmes alimentaires dans leur ensemble. Produire davantage ne suffit pas si les routes, l’énergie, le stockage ou les marchés renchérissent le prix des aliments nutritifs. Les priorités diffèrent selon les territoires : sécuriser l’eau dans une zone sèche, prévenir les pertes dans une zone inondable, ou améliorer le transport entre campagne et ville.

De l’engagement continental au suivi concret

À Addis-Abeba, l’UA et la FICR ont mis en avant des dispositifs destinés à rapprocher les priorités nationales des financements et des partenaires. Le programme de résilience alimentaire et nutritionnelle porte notamment sur l’Éthiopie, le Kenya, la Somalie et le Soudan du Sud. Il s’inscrit dans une ambition continentale, mais son efficacité dépendra de la coordination entre ministères, collectivités, producteurs et organisations locales.

Le défi traverse des régions aux réalités différentes. En Afrique de l’Est, les chocs climatiques affectent les systèmes agricoles et les moyens d’existence. Dans d’autres sous-régions, les conflits, les coûts d’importation ou les perturbations économiques pèsent aussi sur l’accès à la nourriture. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui vise à faciliter les échanges entre pays africains, peut contribuer à fluidifier les marchés, mais elle ne remplace ni la production locale ni les politiques de protection des ménages.

Le rendez-vous du 3 novembre devait déboucher sur un communiqué d’Addis-Abeba et des priorités de suivi. La prochaine mesure du progrès ne sera donc pas seulement le nombre de projets annoncés. Il faudra voir si des financements arrivent jusqu’aux communautés, si les initiatives peuvent durer après le soutien initial et si les bilans distinguent clairement secours immédiat et prévention.

Les objectifs de la rencontre de l’Union africaine et de la FICR | Les estimations de la FAO sur la faim dans le monde | Le rapport 2024 de la FICR au Kenya | Les initiatives rizicoles récentes à Taita Taveta