Un outil numérique peut relier une mère à un soignant ou aider une équipe à repérer une maladie. Mais son utilité dépend aussi d’un réseau, de personnel formé et d’un financement qui dure. C’est cette réalité de terrain qui ressort des dix années de travaux de l’Observatoire de la e-santé dans les pays du Sud (ODESS).

Créé en 2016 par la Fondation Pierre Fabre, l’ODESS a marqué son dixième anniversaire le 15 octobre 2026 à Lavaur, dans le sud-ouest de la France. Les échanges ont réuni des professionnels, des chercheurs et des porteurs de projets d’Afrique, d’Asie, d’Europe et des États-Unis. Des événements associés se sont tenus à Abidjan, en Côte d’Ivoire, et à Vientiane, au Laos.

Une décennie d’expérimentations, du Sénégal au Rwanda

En dix ans, l’Observatoire dit avoir documenté plus de 200 projets, mené 70 enquêtes de terrain et accompagné 50 initiatives. Le soutien financier et technique accordé aux lauréats dépasserait un million d’euros. Ces chiffres, communiqués par l’organisation, donnent une mesure de l’activité de l’ODESS, mais ne remplacent pas une évaluation indépendante des effets de chaque solution.

Les expériences présentées couvrent des besoins très différents. Au Sénégal, Weerwi associe une application, des ressources pédagogiques et des actions communautaires sur la santé menstruelle. Ses responsables annoncent 1,5 million de bénéficiaires et une nouvelle version utilisable sans connexion. Au Rwanda et au Burundi, e-Heza facilite le suivi des mères et des enfants et la coordination des soins primaires. Le projet indique toucher 450 000 personnes.

Au Malawi et au Zimbabwe, Neotree aide les équipes médicales à suivre les protocoles de soins aux nouveau-nés et à enregistrer les données cliniques. La plateforme serait déployée dans 19 établissements. Ses responsables lui attribuent une baisse de 30 à 50 % de la mortalité néonatale dans certains établissements zimbabwéens. Ce résultat reste à interpréter avec prudence : le chiffre rapporté concerne des sites précis et ne démontre pas, à lui seul, que la technologie explique toute l’évolution observée.

D’autres outils visent les distances et les urgences. Au Népal, Amakomaya accompagne le suivi des grossesses dans les villages isolés. Au Bangladesh, TraumaLink utilise les SMS pour mobiliser des secouristes volontaires après des accidents de la route. En Éthiopie, Safe Delivery App fournit hors ligne des instructions aux sages-femmes pour les accouchements et les urgences obstétricales. L’organisation indique que sa déclinaison internationale a contribué à former 445 000 professionnels dans plus de 70 pays.

La surveillance sanitaire figure aussi parmi les usages présentés. AfyaData, développée en Tanzanie, met en relation des informations recueillies par des professionnels de santé, des vétérinaires et des acteurs communautaires. Cette approche dite « One Health » considère ensemble la santé humaine, animale et environnementale. Le projet a également été utilisé au Mozambique et en Guinée, selon ses responsables.

La technologie ne remplace ni les soignants ni les institutions

Ces initiatives s’inscrivent dans un contexte de pénurie de personnel, mais les outils numériques ne peuvent pas, à eux seuls, combler les postes vacants. Le rapport 2026 de l’Organisation mondiale de la santé estime que le déficit de professionnels pourrait atteindre 5,85 millions dans sa Région africaine d’ici 2030. L’OMS précise que ce manque tient aussi à la répartition des personnels, à leur recrutement et à leur fidélisation.

Dans les zones rurales, une consultation à distance peut rapprocher un patient d’un spécialiste. Elle suppose toutefois une connexion suffisamment fiable, un appareil disponible et un professionnel capable d’assurer le suivi. Dans les villes, l’enjeu peut plutôt être de faire communiquer entre eux des établissements et des dossiers médicaux déjà numérisés. Les besoins varient donc selon les territoires et les capacités des systèmes de santé.

Les intervenants ont insisté sur un autre risque : la fragmentation. Lorsque plusieurs applications fonctionnent sans règles communes, les soignants peuvent devoir saisir plusieurs fois les mêmes informations. Des données isolées aident peu à piloter un service ou à organiser les stocks. Fatou Fall, spécialiste de la transformation numérique en santé et membre du réseau africain HELINA, a ainsi souligné l’importance d’une gouvernance plus cohérente.

Le passage à l’échelle demande aussi un engagement des pouvoirs publics, des standards techniques compatibles, une évaluation des résultats et un budget couvrant les coûts récurrents. Il faut financer la maintenance, la formation et l’assistance, pas seulement le lancement d’une application. L’adhésion des agents de santé et des communautés compte également : un outil mal adapté aux langues, aux usages ou aux contraintes quotidiennes risque d’être délaissé.

Un prix indien, des questions communes aux systèmes africains

Le prix spécial de l’ODESS, doté de 100 000 euros, a été attribué à Khushi Baby, organisation créée en Inde en 2014. Sa plateforme CHIP accompagne notamment le suivi des grossesses, des vaccinations et de certaines maladies au Rajasthan. L’organisation indique que plus de 85 000 agents de santé l’utilisent. Le jury a mis en avant son travail avec les autorités sanitaires et le passage d’une expérimentation à un déploiement plus large.

Ce parcours intéresse les pays africains sans constituer un modèle à copier tel quel. Les systèmes de santé, les infrastructures, les langues et les règles de protection des données diffèrent d’un pays à l’autre. Une solution éprouvée en Inde peut inspirer une adaptation au Sénégal ou en Tanzanie, mais son efficacité doit être vérifiée localement, avec les équipes concernées.

L’intelligence artificielle a également nourri les discussions. Selon les données présentées par l’ODESS, environ un tiers des candidatures reçues chaque année mentionnent désormais l’IA. Cette progression soulève des questions pratiques : les données utilisées représentent-elles les populations concernées ? Les équipes peuvent-elles vérifier les recommandations produites ? Et qui répond d’une erreur ? Dans des contextes où les données médicales sont parfois incomplètes, ces questions précèdent toute promesse de gain.

Pour les pays africains, l’enjeu régional est désormais de relier les initiatives locales aux stratégies nationales et aux échanges entre systèmes de santé. Les conférences et réseaux professionnels peuvent partager des méthodes, mais les décisions de financement, d’interopérabilité et de protection des données restent largement nationales. La prochaine étape sera donc moins le nombre de nouvelles applications que leur intégration durable aux soins, avec des résultats mesurés et des responsabilités clairement établies.