Quand deux groupes armés se disputent les mêmes pistes et les mêmes zones d’influence, les populations ne gagnent pas automatiquement en sécurité. Pour les autorités du Mali, du Burkina Faso et du Niger, l’affrontement entre le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), lié à Al-Qaida, et l’État islamique au Sahel peut freiner un rival. Mais cette rivalité ne remplace ni la présence de l’État ni la protection des habitants.

Une rivalité qui traverse les frontières

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger partagent une vaste zone frontalière où les groupes armés circulent, recrutent et cherchent à contrôler des territoires. Les frontières administratives ne suffisent pas à contenir ces mouvements. En revanche, les opérations militaires et les rivalités locales peuvent modifier rapidement leurs rapports de force.

Le JNIM rassemble plusieurs formations armées et constitue la branche sahélienne d’Al-Qaida. L’État islamique au Sahel, souvent désigné par le sigle EIS, est son principal concurrent dans la région. Les deux organisations ne forment pas un front commun : elles se disputent notamment l’influence, les ressources et le contrôle de zones de passage.

Cette concurrence s’inscrit dans une trajectoire plus large. Le Mali a connu deux coups d’État en 2020 et 2021, puis s’est rapproché du Burkina Faso et du Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), une coopération politique et militaire entre les trois pays. La rupture avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), effective en janvier 2025, a aussi redessiné les relations régionales. Ces évolutions n’ont pas supprimé les défis sécuritaires communs.

Des combats signalés dans le nord du Burkina Faso

Le 9 octobre, des combattants du JNIM et de l’EIS se seraient affrontés près de Ganadaouri, dans la province burkinabè de l’Oudalan, au nord du Burkina Faso. Plusieurs comptes rendus évoquent un combat de grande ampleur. Les détails disponibles restent toutefois difficiles à vérifier indépendamment.

L’EIS a revendiqué de lourdes pertes infligées à son rival. Ce bilan provient d’une partie au conflit et ne peut être considéré comme confirmé. Les informations consultées ne permettent pas d’établir un nombre fiable de morts. Il faut donc distinguer la réalité des affrontements, rapportée par plusieurs médias, des chiffres avancés par les groupes eux-mêmes.

La bataille s’inscrit dans une intensification des heurts entre les deux organisations depuis septembre. Des affrontements ont également été signalés dans d’autres secteurs de la zone frontalière. Le détail des événements et leur ampleur varient selon les sources, ce qui impose de la prudence avant d’en tirer un bilan régional définitif.

Les comptes rendus de TV5MONDE sur les affrontements au Sahel et de la couverture du conflit par Le Monde situent eux aussi les combats du 9 octobre près de Ganadaouri. Cette convergence confirme le lieu et la date rapportés, mais elle ne valide pas les bilans revendiqués par les belligérants.

Un avantage tactique ne garantit pas un gain politique

Sur le terrain, une rivalité entre groupes peut réduire temporairement leur capacité à concentrer leurs forces contre les armées nationales. Elle peut aussi entraîner des pertes, détourner des combattants vers d’autres fronts ou fragiliser leur contrôle local. Pour les autorités, cette évolution peut offrir une marge de manœuvre. Elle ne constitue pas, à elle seule, une victoire durable.

Les mêmes combats peuvent aussi aggraver l’insécurité. Des habitants risquent d’être pris entre des groupes rivaux, de subir des déplacements ou de perdre l’accès aux marchés et aux services. Les axes transfrontaliers sont essentiels aux échanges quotidiens, notamment pour les commerçants et les éleveurs. Une hausse des affrontements peut donc peser sur l’économie locale, bien au-delà des positions disputées.

Pour Bamako, le bilan dépendra moins du nombre de combattants que les groupes disent avoir perdus que de la capacité des services publics à revenir dans les zones concernées. Sécurité, justice, administration et accès aux ressources forment un ensemble. Si une organisation recule mais qu’aucune présence civile durable ne prend le relais, un autre groupe peut chercher à occuper l’espace.

La situation malienne rappelle aussi que les gains militaires restent réversibles. En 2026, des attaques coordonnées ont touché plusieurs localités du pays et des revers territoriaux ont mis les autorités sous pression, selon des comptes rendus de presse. Dans ce contexte, un affrontement entre rivaux ne suffit pas à établir que l’État a repris le contrôle. Il faut examiner les changements de présence et de sécurité dans la durée.

Une rivalité à suivre à l’échelle de l’AES

Les événements de l’Oudalan concernent d’abord le Burkina Faso, mais ils éclairent les équilibres de la région où se rejoignent les territoires burkinabè, malien et nigérien. Ils rappellent que les menaces et les déplacements de groupes dépassent les frontières, tandis que les réponses restent largement organisées par chaque État et par les mécanismes de l’AES.

La question centrale n’est donc pas seulement de savoir si les groupes rivaux s’affaiblissent entre eux. Il faut aussi observer si les armées peuvent sécuriser les zones touchées sans exposer davantage les civils, et si les administrations peuvent y reprendre leurs fonctions. Pour les habitants, la mesure d’un changement restera concrète : pouvoir circuler, commercer et accéder aux services sans que le contrôle local change à chaque nouvelle offensive.

Les prochains éléments à surveiller sont la confirmation indépendante des bilans, l’évolution des positions autour de l’Oudalan et les éventuels déplacements des affrontements vers les frontières malienne et nigérienne. Tant que ces faits restent incomplets, conclure que la rivalité profite aux pouvoirs militaires serait prématuré. Elle peut affaiblir un adversaire à court terme ; elle ne garantit ni la stabilité ni la sécurité des populations.