À Berengo, le souvenir de Jean-Bédel Bokassa ne se limite pas à une tombe ni aux images d’un sacre impérial. Pour certains jeunes Centrafricains, il incarne l’ambition d’un État capable de bâtir et de peser davantage. Pour d’autres, son nom rappelle surtout la répression. Trente ans après sa mort, le 3 novembre 1996, cette mémoire divisée pose une question toujours actuelle : que retenir d’un pouvoir qui associait projets de modernisation et autorité sans partage ?
Un règne qui a transformé la République centrafricaine en empire
La trajectoire de Bokassa s’inscrit dans les premières décennies de l’indépendance. Ancien officier de l’armée française, il prend le pouvoir lors du coup d’État du 1er janvier 1966, renverse le président David Dacko et gouverne jusqu’en 1979. En décembre 1976, il proclame l’Empire centrafricain. Son couronnement a lieu à Bangui le 4 décembre 1977, lors d’une cérémonie fastueuse dont le coût exact reste difficile à établir.
Ce pouvoir ne se résume pas à son apparat. Ses partisans mettent en avant l’autorité de l’État, des projets d’infrastructures et la volonté de donner au pays une visibilité internationale. Mais ces réalisations et ambitions sont difficiles à dissocier d’un régime concentré autour d’un seul homme, qui a supprimé les contre-pouvoirs et réprimé les oppositions.
Le contraste se retrouve dans les témoignages recueillis à Berengo. Jonathan décrit Bokassa comme un « bâtisseur incontournable » et retient son ambition de moderniser le pays. Nathanaëlle condamne, au contraire, un mode de gouvernement marqué selon elle par la violence, les emprisonnements et les abus de pouvoir. Ces propos expriment des lectures individuelles ; ils ne résument pas à eux seuls la diversité des mémoires centrafricaines.
Les violences de 1979 restent au cœur du bilan
Le rappel du développement ne peut effacer les violences attribuées au régime. En avril 1979, des élèves protestent à Bangui contre l’obligation de porter un uniforme scolaire. Une commission d’enquête composée de magistrats africains conclut ensuite à des massacres d’enfants et juge « quasi certaine » la participation personnelle de Bokassa. Les estimations du nombre de victimes ont varié : elles doivent donc être attribuées aux rapports et sources qui les avancent, plutôt que présentées comme un bilan incontestable.
La commission africaine constitue un élément important de cette histoire : l’établissement des faits ne reposait pas uniquement sur des déclarations de gouvernements étrangers. Les conclusions de la mission ont été rapportées à l’époque par la presse, tandis que les archives diplomatiques américaines relayaient les accusations d’Amnesty International. Le croisement de ces documents confirme la gravité des événements, même si les chiffres précis et certaines responsabilités individuelles ont fait l’objet de formulations différentes.
La crise de 1979 intervient dans un contexte de contestation plus large. Les manifestations d’élèves se sont inscrites dans une période de tensions sociales et politiques, marquée notamment par des retards de paiement des fonctionnaires et des bourses. En septembre, Bokassa est renversé alors qu’il se trouve à l’étranger ; David Dacko revient au pouvoir avec l’appui de forces françaises. Le changement de régime clôt l’empire, mais pas les débats sur les responsabilités locales et étrangères dans cette séquence.
Berengo, un lieu de mémoire devenu enjeu politique
Bokassa meurt le 3 novembre 1996. Il est enterré dans l’enceinte de son ancien palais de Berengo, à proximité de Bangui. Le site n’est pas qu’un vestige familial ou historique : il a aussi accueilli des activités militaires. En 2018, la présence de soldats centrafricains et d’instructeurs russes sur le domaine a ravivé un différend entre certains héritiers et les autorités, ces dernières considérant le lieu comme relevant de l’État.
Cette occupation illustre la manière dont la mémoire peut se mêler aux enjeux contemporains de souveraineté, de propriété et de sécurité. Pour les habitants des environs, les usages du site ont des effets concrets ; pour les descendants de Bokassa, Berengo demeure associé à l’histoire familiale. Pour l’État, enfin, le domaine peut représenter un espace stratégique. Ces intérêts ne se confondent pas et invitent à distinguer le débat historique des décisions sur l’usage actuel du lieu.
La République centrafricaine porte cette mémoire dans une histoire politique marquée, après l’indépendance de 1960, par plusieurs coups d’État et changements de régime. Rappeler cette continuité aide à comprendre le poids durable de la concentration du pouvoir. Cela ne rend pas tous les régimes équivalents et n’efface pas les responsabilités propres à chacun.
Une mémoire nationale, des résonances régionales
Le débat concerne d’abord les Centrafricains, mais il résonne aussi en Afrique centrale. La République centrafricaine est membre de la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, qui réunit six États autour de la coopération économique et monétaire. L’histoire de Bokassa rappelle aux pays de la région les conséquences possibles d’institutions fragilisées lorsque le pouvoir se concentre et que les mécanismes de contrôle s’affaiblissent.
À l’échelle panafricaine, l’enjeu n’est pas de choisir entre une image de bâtisseur et celle d’un dirigeant autoritaire. Il est de documenter les réalisations comme les violences, de préciser ce qui est établi et de signaler ce qui demeure discuté. Pour les jeunes générations, cette exigence évite que la mémoire se réduise à la nostalgie ou à la condamnation sans contexte.
À Berengo comme à Bangui, le trentième anniversaire de la mort de Bokassa ne clôt donc pas le débat. Il rappelle qu’un héritage politique se mesure aussi à la place laissée aux institutions, aux libertés et aux citoyens. La manière dont les autorités protègeront les lieux de mémoire et dont les historiens pourront établir les faits restera déterminante pour transmettre cette période sans en gommer les contradictions.