Quand un agent public utilise une intelligence artificielle pour résumer un dossier, répondre à une demande ou retrouver une circulaire, la question ne se limite pas à la maîtrise d’un nouvel outil. Il faut aussi savoir vérifier ses réponses, protéger les données des citoyens et décider quand l’intervention humaine reste indispensable. Plusieurs administrations africaines commencent à intégrer ces compétences à la formation de leurs équipes.
Des besoins qui partent du travail quotidien
Au Nigeria, une consultation de l’UNESCO auprès de 330 fonctionnaires des ministères du Développement de la jeunesse et de l’Information et de l’Orientation nationale a placé l’efficacité au travail en tête des bénéfices attendus de l’IA. L’amélioration des services publics venait ensuite. En février 2025, l’organisation a formé 80 agents de ces ministères. Le programme associait conception de services numériques, gestion de projets, protection des données et cybersécurité. Ces chiffres sont rapportés par l’UNESCO et corroborés par le ministère fédéral nigérian de l’Information.
Cette démarche montre l’enjeu concret : la formation ne peut se réduire à apprendre à rédiger des requêtes destinées à un modèle d’IA. Les agents doivent comprendre comment une réponse est produite, repérer les erreurs et savoir quelles informations ne doivent pas être versées dans un outil. Sans ces réflexes, un gain de temps ponctuel peut se transformer en erreur administrative ou en risque pour la confidentialité.
En Afrique du Sud, le chatbot Batho Pele illustre un autre usage : retrouver rapidement les circulaires, les textes de loi et les mises à jour des politiques publiques. Lancé par le ministère de la Fonction publique, il répond dans neuf langues officielles sud-africaines. Le ministre Inkosi Mzamo Buthelezi a présenté l’outil comme un moyen de réduire le temps de recherche des agents. L’annonce officielle ne suffit toutefois pas à établir ses effets sur les délais de réponse ou la qualité du service rendu.
De Lusaka à Accra, former et encadrer les usages
En Zambie, SMART Zambia Institute, l’organisme public chargé de coordonner les services numériques de l’État, a annoncé avec Huawei une formation de cinq jours à Lusaka, à partir du 2 novembre 2026. Les responsables publics, spécialistes des technologies et experts techniques doivent notamment y étudier les modèles de langage, la formulation de requêtes et les agents d’IA. Selon les informations publiées par les organisateurs et reprises par la presse technologique, la formation est gratuite et dispensée par des spécialistes venus de Chine.
Ce partenariat s’inscrit dans un rapprochement plus large entre l’État zambien et Huawei autour des infrastructures numériques et des compétences. La collaboration peut apporter une expertise technique, mais elle pose aussi la question de la dépendance aux fournisseurs : qui contrôle les outils, les données et les choix d’architecture à long terme ? Les éléments rendus publics sur cette session ne détaillent pas les règles de traitement des données ni la manière dont les acquis seront évalués.
Au Ghana, la formation met davantage l’accent sur l’encadrement. Quatre cohortes réunissant 133 participants de plus de 30 ministères et organismes ont suivi un programme présenté par l’UNESCO en juin 2026. Les modules ont abordé l’éthique, les biais, la désinformation, la surveillance, les achats publics et l’examen préalable des solutions d’IA. Cette dimension compte particulièrement lorsqu’une administration achète un outil : elle doit pouvoir évaluer ses limites et ses risques, plutôt que s’en remettre uniquement aux promesses commerciales.
Au Kenya, l’enjeu est de faire durer l’apprentissage au-delà d’une session. Selon un bilan publié par l’UNESCO le 26 octobre 2026, 1 239 agents ont achevé un cours élaboré avec l’Université d’Oxford et dispensé avec la Kenya School of Government, sur 2 730 inscrits dans la première cohorte. La deuxième cohorte vise 9 000 agents supplémentaires. Le programme doit progressivement rejoindre la formation des nouvelles recrues, le développement des cadres et la formation continue. Les chiffres décrivent la participation, mais ne mesurent pas encore les gains de temps ni les changements dans le traitement des dossiers.
Les achats publics et la responsabilité des administrations
Une offre panafricaine peut compléter ces initiatives nationales. Lancé le 25 septembre 2026 par la Banque africaine de développement, le PNUD, Google et Apolitical, le programme propose des cours sur les bases de l’IA dans la fonction publique, le leadership et les achats publics. Ce dernier domaine est décisif : l’IA peut aider à analyser des procédures, mais les décisions d’achat doivent rester contrôlables, documentées et conformes aux règles applicables.
La variété des programmes reflète des priorités différentes. La Zambie met en avant l’acquisition de compétences techniques ; le Ghana, l’éthique et l’évaluation des outils ; le Nigeria, l’efficacité des agents et la protection des données ; le Kenya, la continuité de la formation ; l’Afrique du Sud, l’accès multilingue à l’information administrative. Il ne s’agit donc pas d’un modèle unique, mais de réponses à des organisations publiques et à des besoins distincts.
Les usagers ne profiteront pas tous de ces outils de la même manière. Un chatbot en plusieurs langues peut faciliter l’accès à l’information, à condition que ses réponses soient fiables et que le service reste accessible aux personnes qui n’utilisent pas le numérique. De même, automatiser une tâche dans un ministère central ne garantit pas une amélioration dans les administrations locales ou les zones où la connexion est limitée. Les agents de terrain et les services recevant directement le public devront être associés aux choix et aux tests.
Le prochain indicateur : les résultats pour les citoyens
À l’échelle régionale et continentale, ces formations s’inscrivent dans une question commune : comment moderniser les administrations sans sacrifier la responsabilité publique, la protection des droits ni la capacité locale à choisir ses technologies ? Les initiatives de la Banque africaine de développement et de l’UNESCO peuvent favoriser les échanges entre pays, mais leurs effets dépendront de leur intégration dans les règles, les budgets et les parcours professionnels nationaux.
La prochaine étape ne sera donc pas seulement de compter les inscriptions ou les certificats délivrés. Il faudra mesurer si les demandes sont traitées plus vite, si les erreurs diminuent, si les informations restent exactes et si les citoyens peuvent contester une décision influencée par un système automatisé. Pour l’heure, les annonces de formation dessinent une montée en compétence ; elles ne démontrent pas encore une transformation mesurable des services publics.