À Kidal, en 2013, deux journalistes ont été tués alors qu’ils faisaient leur métier. Treize ans plus tard, la question dépasse le souvenir : peut-on encore enquêter, vérifier et informer au Mali sans mettre sa liberté ni sa vie en danger ? La réponse dépend de l’endroit où l’on travaille, des sujets abordés et de la capacité des institutions à protéger les journalistes.

De Kidal à la journée contre l’impunité

Le 2 novembre 2013, les reporters de RFI Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont été assassinés à Kidal, dans le nord du Mali. En décembre de la même année, l’Assemblée générale des Nations unies a retenu cette date pour la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes. La résolution appelle les États à prévenir les violences et à poursuivre leurs auteurs.

Cette commémoration rappelle une réalité plus large que les seuls assassinats. Menaces, enlèvements, intimidations, poursuites judiciaires et restrictions de diffusion peuvent aussi empêcher les journalistes de travailler. L’impunité ne désigne donc pas seulement l’absence de condamnation après un meurtre. Elle prospère aussi lorsque les attaques restent sans enquête crédible ou que la peur impose le silence.

Au Mali, ces risques s’inscrivent dans une crise sécuritaire et politique qui dure depuis 2012. Les coups d’État de 2020 et de 2021 ont ouvert une période de transition militaire. Le pays a quitté la CEDEAO, l’organisation régionale d’intégration de l’Afrique de l’Ouest, avec le Burkina Faso et le Niger; les trois États ont ensuite constitué l’Alliance des États du Sahel. Ces transformations pèsent sur les relations régionales et sur la circulation de l’information.

Des dangers différents selon les terrains

Dans le nord et le centre, l’insécurité rend les déplacements particulièrement risqués. Les journalistes locaux sont souvent les premiers à documenter les événements, mais ils ne disposent pas toujours des moyens de protection ou d’évacuation accessibles aux grandes rédactions. En novembre 2023, le présentateur de radio communautaire Abdoul Aziz Djibrilla a été tué dans le nord-est. Un autre journaliste a été blessé et deux collègues enlevés lors de la même attaque, selon le Comité pour la protection des journalistes; l’UNESCO a également recensé le meurtre de Djibrilla.

Ces radios jouent un rôle concret : elles transmettent des informations dans les langues comprises localement et relient des communautés éloignées des grands centres. Quand leurs journalistes sont attaqués, ce sont aussi les habitants qui perdent un accès de proximité aux nouvelles. Le danger ne se limite donc pas aux correspondants étrangers ou aux équipes de télévision. Il touche des professionnels maliens qui connaissent les territoires et y vivent.

À Bamako, la capitale, le risque prend plus souvent la forme de pressions sur la couverture politique, de suspensions de médias ou de procédures judiciaires. Reporters sans frontières indique que les médias français RFI et France 24 sont suspendus au Mali depuis 2022 et décrit un espace de travail particulièrement contraint en dehors de Bamako. En mai 2025, l’autorité de régulation a aussi suspendu TV5 Monde après une contestation de son traitement d’une manifestation. Les autorités ont justifié leur décision par des propos jugés inexacts; l’épisode illustre le désaccord entre régulateur et médias sur la couverture de sujets sensibles.

La sécurité ne se mesure pas qu’aux attaques

Le bilan mondial confirme que les zones de conflit concentrent une part importante des meurtres de journalistes. Pour 2024, l’UNESCO a recensé 42 journalistes tués dans des pays en conflit, sur 68 décès qu’elle a comptabilisés au total. Ce chiffre ne mesure ni les menaces ni les arrestations, et il ne permet pas à lui seul de décrire la situation malienne. Il montre toutefois pourquoi l’accès aux zones de combat et la protection des équipes restent des enjeux centraux.

Au Mali, l’environnement médiatique est aussi façonné par la loi et les décisions administratives. RSF relève que des journalistes attendent des réformes portant notamment sur les peines de prison pour les délits de presse et l’accès à l’information. Des observateurs des libertés publiques signalent, eux, des arrestations et des restrictions touchant des journalistes. Les autorités présentent généralement leurs mesures comme nécessaires à la sécurité et à la lutte contre la désinformation. Les organisations de défense des droits de la presse y voient un risque d’intimidation et d’autocensure. Rapporter ces positions ne suffit pas : leur examen exige des décisions motivées, des procédures contradictoires et des voies de recours effectives.

La distinction entre Bamako et les régions compte également. Dans la capitale, plusieurs médias peuvent encore couvrir une même annonce et confronter des versions. Dans les zones rurales ou sous menace armée, les équipes doivent parfois renoncer à un déplacement, taire une information non vérifiable ou protéger leurs sources. Les rédactions locales, souvent plus fragiles économiquement, supportent alors une part disproportionnée du coût de l’information indépendante.

Ce que l’Afrique de l’Ouest doit surveiller

La liberté de la presse au Mali a une portée régionale. Les décisions prises à Bamako sont observées au Burkina Faso et au Niger, membres de l’Alliance des États du Sahel, mais aussi par les pays de la CEDEAO. Les restrictions de diffusion, les lois encadrant les publications en ligne et la sécurité des correspondants posent des questions communes : comment combattre les fausses informations sans étouffer le débat ? Comment assurer la sécurité nationale tout en permettant un contrôle indépendant de l’action publique ?

Une réponse durable passe par des enquêtes sérieuses sur les attaques, la protection des journalistes et des sources, et des garanties procédurales appliquées sans distinction. Elle suppose aussi que les médias puissent travailler dans les régions, pas seulement à Bamako, et que les habitants aient accès à des informations vérifiées dans leurs langues. Ces conditions servent autant le public que les journalistes : elles permettent de distinguer les faits établis, les accusations et les versions officielles.

Le 2 novembre, treize ans après les assassinats de Kidal, la mémoire des victimes ramène ainsi à une exigence présente. Au Mali comme dans le reste de la région, l’indicateur décisif ne sera pas le nombre de déclarations en faveur de la presse. Ce sera la possibilité, pour une rédaction locale comme pour un média national, de couvrir les conflits et les décisions publiques sans subir de violence ni de sanction arbitraire.