Pour les familles déplacées du Tigré, la fin des combats ne suffit pas à rentrer chez elles. Il faut aussi pouvoir retrouver un logement, des services essentiels et des conditions de sécurité durables. À l’approche du quatrième anniversaire de l’accord de Pretoria, signé le 2 novembre 2022, cet horizon reste incertain pour des centaines de milliers de personnes.

Une paix qui n’a pas réglé la question des retours

L’accord conclu à Pretoria entre le gouvernement fédéral éthiopien et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) a mis fin à deux années de guerre ouverte. Négocié sous l’égide de l’Union africaine, il prévoyait notamment la cessation des hostilités, le rétablissement de l’autorité fédérale et la facilitation du retour des personnes déplacées.

Mais plusieurs dispositions sont restées incomplètes. Le statut du Tigré occidental, administré par des autorités de la région voisine de l’Amhara et revendiqué par le Tigré, demeure au cœur du blocage. Les déplacements forcés de la guerre ont ainsi laissé des familles loin de leurs villes d’origine, notamment de Humera et de Kafta Humera.

Les estimations varient selon les dates et les méthodes de comptage. Des données de suivi de l’Organisation internationale pour les migrations recensaient environ 749 500 personnes déplacées dans le Tigré en août 2024. Des évaluations plus récentes évoquent encore quelque 750 000 personnes qui n’ont pas pu regagner leur lieu d’origine. Ces chiffres concernent le Tigré et ne signifient pas que toutes vivent dans un seul camp.

Au camp, l’entraide ne remplace pas l’aide alimentaire

À Seba Kare, près de Mekelle, des familles déplacées tentent de maintenir une vie quotidienne malgré des ressources limitées. Hiwot, mère d’une fille de 11 ans, a ouvert un petit café pour gagner un revenu. Cette activité lui permet de faire face, mais ne compense pas l’irrégularité des distributions de nourriture.

Dans son témoignage, elle dit que le dernier ravitaillement remontait à plus d’un mois. Cette déclaration décrit la situation qu’elle vivait au moment de son témoignage ; elle ne constitue pas un bilan vérifié de l’aide reçue par l’ensemble du camp. Les distributions humanitaires dépendent de financements, d’approvisionnements et d’un accès opérationnel qui peuvent varier.

Selam, elle aussi déplacée, prépare de l’injera, galette fermentée consommée couramment en Éthiopie. Elle espère retourner à Kafta Humera et reprendre ses études d’infirmière, interrompues par la guerre. Son projet rappelle ce que signifie concrètement le retour : retrouver un toit, mais aussi une possibilité d’étudier, de travailler et de reconstruire des liens familiaux.

Pour les enfants et les jeunes, l’attente fragilise les parcours scolaires et professionnels. Pour les personnes qui tentent de gagner leur vie dans les camps, comme Hiwot, les petites activités commerciales offrent une marge d’autonomie, sans garantir des revenus stables. Les besoins diffèrent aussi entre les sites urbains proches de Mekelle et les zones plus éloignées, où l’accès aux services et aux marchés peut être plus difficile.

Le contrôle de Mekelle ne tranche pas le sort des déplacés

La situation politique et sécuritaire a de nouveau évolué en octobre 2026. Après une reprise des affrontements dans le nord du pays, les forces fédérales et leurs alliés sont entrés dans Mekelle le 4 octobre, après le retrait des forces du TPLF. Le gouvernement a ensuite annoncé la mise en place d’une administration intérimaire chargée notamment de rétablir les services, d’organiser le retour des déplacés et de préparer des élections.

Ces annonces ne règlent pas automatiquement le contentieux territorial dans l’ouest du Tigré. Elles ne garantissent pas non plus que les habitations sont disponibles ou que les conditions de sécurité permettent un retour volontaire. Des personnes revenues dans certaines zones ont trouvé des logements détruits ou occupés, souligne une analyse du centre de recherche allemand SWP. Le retour ne peut donc se mesurer au seul déplacement d’une autorité ou d’une force armée.

Une reprise des retours organisée sans garanties pourrait exposer les familles à de nouveaux risques. À l’inverse, une attente prolongée dans les camps pèse sur l’accès à l’alimentation, à l’éducation et aux soins. La priorité des déplacés est de pouvoir choisir : rentrer quand les conditions le permettent, ou disposer d’un soutien suffisant là où ils vivent encore.

Un enjeu éthiopien, mais aussi régional

Le Tigré se trouve dans une région où les crises se répercutent au-delà des frontières. L’IGAD, organisation régionale de la Corne de l’Afrique, et l’Union africaine ont un rôle dans la diplomatie et la prévention des tensions. Mais la mise en œuvre des engagements de Pretoria dépend d’abord des décisions éthiopiennes et d’un dialogue entre les autorités fédérales, les responsables tigréens et les autorités concernées de l’Amhara.

Les agences humanitaires signalent que les besoins d’assistance alimentaire restent importants au Tigré, en particulier parmi les personnes déplacées. L’accès et la continuité des distributions sont donc à suivre autant que les annonces politiques. Pour les habitants des camps, une date de retour annoncée ne vaut pas garantie : il faut pouvoir rentrer sans contrainte, retrouver des services et reconstruire une vie sur place.

À l’approche du 2 novembre, anniversaire de l’accord, l’enjeu dépasse le symbole diplomatique. Il porte sur la capacité des institutions éthiopiennes à faire avancer le processus de paix sans laisser les différends territoriaux et les urgences humanitaires se prolonger. Le nombre de retours sûrs et volontaires sera l’un des indicateurs les plus concrets de cette mise en œuvre.

Pour en savoir plus, consulter les données de déplacement de l’UNHCR, l’appel humanitaire de l’UNICEF pour l’Éthiopie, l’analyse alimentaire de FEWS NET et l’annonce de l’administration intérimaire du Tigré.