Un réseau téléphonique plus étendu, davantage d’accès à l’énergie et des services publics qui progressent : ces avancées ne garantissent pas, à elles seules, que les citoyens puissent faire valoir leurs droits ou compter sur des institutions solides. C’est le contraste qui ressort des dernières données de gouvernance couvrant les 54 pays du continent.
Dans l’Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique (IIAG), la moyenne continentale atteint 50,1 points sur 100 en 2025. Elle n’a gagné que 0,8 point depuis 2016. Derrière cette quasi-stagnation, les trajectoires nationales divergent : les Seychelles arrivent en tête, tandis que plusieurs pays ont reculé sur la décennie. Les données invitent donc à regarder au-delà d’une moyenne qui masque des réalités différentes.
Un progrès moyen qui cache des trajectoires divergentes
Publié le 31 octobre 2026, l’IIAG évalue la gouvernance à partir de quatre domaines : sécurité et État de droit ; participation, droits et inclusion ; fondements des opportunités économiques ; développement humain. Il rassemble 96 indicateurs alimentés par 51 sources de données et compare les performances des pays africains sur la période 2016-2025. La présentation de l’indice par la Fondation Mo Ibrahim précise son champ et sa méthode.
Le faible gain global ne signifie pas que tout a stagné. Les fondements des opportunités économiques ont progressé de 3,7 points et le développement humain de 2,5 points. En revanche, la sécurité et l’État de droit ont perdu 1,7 point, tandis que la participation, les droits et l’inclusion ont reculé d’un point. L’indice distingue ainsi des améliorations dans les conditions matérielles et les capacités publiques d’une dégradation de certaines garanties institutionnelles.
Au sommet du classement 2025 figurent les Seychelles, avec 78,6 points, puis Maurice, à 75, et le Cap-Vert, à 70,3. Le Maroc entre dans les dix premiers, alors que la Tunisie en sort. Sur dix ans, 30 pays ont amélioré leur score global, 23 ont reculé et un est resté stable, selon les résultats diffusés par la Fondation et rapportés par Transcontinents.
Infrastructures en hausse, sécurité sous pression
Les infrastructures enregistrent la progression la plus forte parmi les sous-catégories de l’indice : 7,7 points en dix ans. Selon les données de la Fondation, 52 pays sur 54 ont avancé dans ce domaine, notamment grâce aux télécommunications, à l’accès à Internet et à l’énergie. Il s’agit d’un indicateur de gouvernance et de services, pas d’une mesure directe de la croissance du produit intérieur brut.
La progression des équipements ne se traduit toutefois pas partout par une amélioration comparable de la sécurité ou de l’État de droit. Le Kenya illustre ce décalage : ses fondements des opportunités économiques ont gagné 4,1 points entre 2016 et 2025, tandis que la sécurité et l’État de droit en perdaient 4,2. Dans le détail, les infrastructures ont progressé de 9,7 points, contre un recul de 7,7 points pour la sécurité et la sûreté.
Le contraste apparaît aussi au Ghana, en Tunisie et en Ouganda, où les opportunités économiques se sont améliorées alors que la sécurité et l’État de droit se détérioraient. Dans 25 pays, qui représentent près de 47 % de la population du continent, les conditions favorables à l’activité économique ont progressé. Leur score moyen dans cette catégorie a augmenté de 4,4 points. Dans les 20 pays où la sécurité et l’État de droit se sont améliorés ou sont restés stables, ce gain atteint 5,2 points.
Ces moyennes ne disent pas, à elles seules, ce que vit chaque habitant. Une meilleure connectivité peut faciliter l’activité d’une entreprise formelle ou l’accès à un service numérique. Mais, pour les travailleurs informels, les populations rurales et les habitants des régions éloignées, l’effet dépend aussi de la qualité des services, de leur coût et de la capacité des institutions à protéger les personnes et leurs biens. L’indice mesure des tendances nationales ; il ne permet pas d’attribuer directement une évolution de l’emploi ou de l’investissement à un score particulier.
Le défi : convertir la croissance en services et en emplois
Le contexte budgétaire rend cette articulation décisive. En octobre 2026, la Banque mondiale prévoit une croissance de 4,3 % en Afrique subsaharienne, après 4,1 % en 2025. Elle estime cependant que ce rythme ne suffira pas à créer assez d’emplois ni à réduire sensiblement l’extrême pauvreté. Le poids du service de la dette limite aussi la marge de manœuvre de nombreux gouvernements pour financer les infrastructures et les services publics, selon la mise à jour économique régionale d’octobre de la Banque mondiale.
Pour les entreprises, la sécurité des activités, la prévisibilité des règles et l’exécution des contrats comptent dans les décisions d’investissement. Pour les populations, l’enjeu se mesure aussi dans l’accès à la justice, la possibilité de participer aux décisions et la fiabilité des services essentiels. Une amélioration économique moyenne peut donc coexister avec des institutions moins capables de répondre aux attentes ou de protéger les droits.
L’IIAG fournit un outil comparatif, pas un diagnostic complet de chaque pays ni une preuve de causalité. Ses résultats doivent être lus avec les contextes nationaux : les institutions, les tensions sécuritaires et les priorités budgétaires ne sont pas les mêmes entre, par exemple, le Kenya, les Seychelles et la Tunisie. La publication officielle met à disposition le rapport 2026 et les données de l’indice pour examiner ces écarts pays par pays.
Une question de portée régionale et continentale
Les résultats concernent les 54 pays évalués, et non un bloc politique homogène. Ils alimentent néanmoins un débat commun aux institutions nationales, à l’Union africaine et aux communautés économiques régionales : comment faire en sorte que les investissements dans l’énergie, le numérique et les transports s’accompagnent de règles prévisibles, de libertés garanties et de services accessibles ?
La prochaine étape est moins de commenter une seule moyenne que de suivre les écarts entre pays et entre dimensions. La progression des infrastructures est tangible dans les données ; sa portée dépendra aussi de la sécurité, de l’État de droit et de la capacité des États à transformer la croissance en emplois et en services concrets. Les chiffres disponibles établissent le contraste, mais ne permettent pas encore d’en mesurer précisément les effets sur la vie quotidienne ou l’investissement dans chacun des pays.