Des routes, des réseaux mobiles et des services de santé peuvent progresser sans que les citoyens gagnent davantage de prise sur les décisions publiques. Ce décalage ressort du nouvel Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique : les avancées matérielles ne suffisent pas à garantir les libertés, la sécurité ou la responsabilité des dirigeants.
Publié le 31 octobre 2026, l’indice examine les trajectoires des 54 pays africains entre 2016 et 2025. Il fournit un cadre de comparaison, pas un verdict définitif sur chaque régime. Son intérêt est de mettre en regard plusieurs dimensions de la gouvernance : sécurité et État de droit, participation et droits, opportunités économiques et développement humain. La Fondation Mo Ibrahim rassemble pour cela des indicateurs issus de multiples sources. La présentation officielle de l’Indice Ibrahim précise sa couverture et son approche. Les résultats publiés le 31 octobre montrent une évolution contrastée.
Des progrès concrets, mais inégalement répartis
Sur la décennie étudiée, la gouvernance globale s’améliore dans 30 pays, qui réunissent près de la moitié de la population du continent. Elle recule dans 23 pays et reste stable dans un autre. Ces résultats ne signifient donc ni une progression générale ni un recul uniforme. Les trajectoires varient fortement d’un pays à l’autre.
Les gains les plus nets concernent les fondements des opportunités économiques et le développement humain. Infrastructures, santé et éducation ont progressé dans de nombreux pays. Les infrastructures, notamment l’accès à l’énergie et aux communications mobiles, affichent la plus forte amélioration parmi les sous-catégories de l’indice. La Fondation relève aussi des avancées économiques dans plusieurs États malgré des conditions sécuritaires difficiles.
Mais le bilan change lorsqu’on regarde les libertés et les institutions. La sécurité et l’État de droit reculent dans 34 pays, abritant 78 % de la population. La participation, les droits et l’inclusion se détériorent dans 31 pays, où vivent 60 % des Africains. En d’autres termes, les indicateurs de services et d’activité économique ne racontent pas, à eux seuls, la manière dont le pouvoir est exercé ni la capacité des citoyens à le contrôler.
La fondation décrit aussi un ralentissement de la détérioration sécuritaire depuis 2022, avec une amélioration observée dans 27 pays. Ce signal mérite d’être noté, mais il ne gomme ni les conflits persistants ni les reculs de l’État de droit. La situation varie selon les régions et à l’intérieur même des pays : les capitales, les villes secondaires et les zones rurales ne connaissent pas nécessairement les mêmes niveaux de sécurité, de services ou d’accès à la justice.
Le débat sur les « hommes forts » et la crédibilité électorale
Dans ses commentaires sur la tendance internationale, Mo Ibrahim met en garde contre la banalisation du pouvoir concentré. Il avance que des dirigeants peuvent observer la montée de figures autoritaires ailleurs et y voir un modèle à imiter. Cette analyse est celle du fondateur de la fondation, et non un indicateur mesuré directement par l’indice. Elle renvoie toutefois à une question centrale : une élection suffit-elle à légitimer un pouvoir si les opposants, les médias ou les associations ne peuvent agir librement ?
La Tanzanie et l’Ouganda sont cités dans le contenu de départ comme exemples de restrictions politiques et de violences visant l’opposition. Pour éviter de réduire des situations distinctes à une même étiquette, il faut examiner les faits et les calendriers nationaux séparément. Les constats de l’Indice Ibrahim portent sur des tendances de gouvernance ; ils ne remplacent pas l’analyse de chaque scrutin ou des responsabilités dans un incident particulier.
Un autre suivi indépendant permet de situer cette préoccupation. Freedom House rapporte une dégradation des droits politiques et des libertés civiles en 18 pays africains en 2025. Son bilan évoque notamment des élections non compétitives et des restrictions visant des opposants dans plusieurs États. Il relève aussi des évolutions différentes selon les pays, dont une alternance électorale au Malawi. Cette diversité rappelle que les trajectoires autoritaires ne sont ni automatiques ni irréversibles.
Les coups d’État et les conflits ajoutent une pression particulière. Au Sahel, les autorités militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont quitté la CEDEAO, l’organisation régionale ouest-africaine, et créé l’Alliance des États du Sahel. Ailleurs, la guerre au Soudan et les violences dans l’est de la République démocratique du Congo fragilisent les institutions et exposent les civils. Il serait toutefois inexact de placer dans une même catégorie les pays gouvernés par des juntes, ceux confrontés à une guerre et ceux où les institutions civiles fonctionnent mais se dégradent.
Ce que les chiffres changent pour les citoyens
Un recul de la participation politique n’est pas une donnée abstraite. Il peut se traduire par moins d’espace pour les associations, des médias sous pression, des contre-pouvoirs affaiblis ou une justice perçue comme moins impartiale. Cela affecte la capacité des habitants à contester une décision, défendre leurs droits ou demander des comptes aux autorités. Les acteurs économiques sont concernés eux aussi : l’incertitude juridique et l’insécurité peuvent freiner l’investissement et compliquer les activités des petites entreprises comme celles du secteur informel.
L’impact n’est pas le même pour tous. Les personnes vivant loin des centres administratifs dépendent davantage de la disponibilité des services locaux et de la sécurité des déplacements. En ville, les restrictions de rassemblement et les difficultés d’accès à l’information peuvent peser directement sur la mobilisation citoyenne. Dans les zones touchées par des conflits, les priorités immédiates sont souvent la sécurité et la continuité des services. L’indice mesure des tendances nationales ; il ne décrit pas à lui seul ces écarts locaux.
Il faut aussi garder en vue les progrès. Les gains en santé, en éducation, en accès à l’énergie ou à Internet sont importants pour les populations et peuvent soutenir une participation plus informée. Mais ils ne se substituent pas aux libertés publiques. Une route relie des communautés ; elle ne garantit pas à elle seule que celles-ci puissent influer sur les choix qui les concernent.
Une responsabilité nationale, un enjeu régional
Pour les organisations africaines, le défi consiste à défendre des principes communs sans confondre les crises nationales. L’Union africaine et les communautés économiques régionales disposent de cadres de coopération politique, mais les réactions aux ruptures institutionnelles et aux violations des libertés restent observées à l’aune de leur cohérence et de leurs effets. Le retrait des pays sahéliens de la CEDEAO illustre les tensions entre souveraineté revendiquée, coopération régionale et sécurité partagée.
Mo Ibrahim appelle également les États africains à mobiliser davantage leurs propres ressources et à diversifier leurs partenariats, dans un contexte de baisse de l’aide américaine. Cette question économique rejoint celle de la gouvernance : élargir les partenariats avec l’Europe, la Chine, l’Inde ou d’autres acteurs ne garantit pas, en soi, plus de transparence. Les choix de financement et leurs conditions ont des conséquences différentes pour les budgets publics, les entreprises et les ménages.
La jeunesse, souvent présentée comme un ressort d’espoir, ne doit pas être réduite à une promesse. Son influence dépend aussi de l’accès à l’éducation, à l’emploi, à l’information et aux espaces politiques. Les prochaines élections, les décisions des institutions régionales et l’évolution des libertés civiques permettront de voir si les progrès sociaux et économiques s’accompagnent d’une participation plus réelle. C’est dans cet équilibre, pays par pays, que se jouera la portée du diagnostic.