En Égypte, la question n’est pas seulement de savoir si Abdel Fattah al-Sissi quittera la présidence en 2030. Elle est aussi de comprendre qui pourra lui succéder, et selon quelles règles. Le 17 octobre 2026, le chef de l’État a réaffirmé la date de son départ tout en proposant que l’Académie militaire participe à la formation de futurs responsables.
Une échéance annoncée, mais une succession encadrée
Cette annonce intervient dans un pays où l’armée occupe une place centrale dans les institutions et la vie économique. Depuis la chute de la monarchie, en 1952, la plupart des présidents égyptiens sont issus de ses rangs. Sissi lui-même, ancien chef des forces armées, est arrivé au pouvoir après la destitution de Mohamed Morsi en 2013, puis a été élu en 2014.
La Constitution a fixé deux mandats présidentiels de six ans, mais sa révision de 2019 a prévu une exception permettant à Sissi de se représenter et de rester en fonction jusqu’en 2030. Le président affirme désormais qu’il ne cherchera pas à prolonger son pouvoir au-delà de cette échéance et qu’il ne veut pas modifier le texte constitutionnel. L’analyse de la révision constitutionnelle de 2019 par la Commission internationale de juristes rappelle qu’elle a modifié la durée des mandats et élargi le rôle constitutionnel de l’armée.
Mais l’annonce du départ s’accompagne d’un projet qui soulève une autre question. Sissi a décrit un programme de formation de trente mois, à l’Académie militaire, destiné à des candidats âgés de 40 à 50 ans et titulaires d’un doctorat. Le nombre de participants pourrait aller jusqu’à mille. Selon le président, l’objectif serait de préparer des cadres à diriger l’État. Il a également dit qu’il ne quitterait pas ses fonctions avant que les candidats soient prêts.
Le programme ne désigne donc pas, à lui seul, un successeur. Il fait toutefois de l’institution militaire un acteur annoncé de la préparation des futurs dirigeants. Le quotidien égyptien indépendant Al Manassa rapporte que le dispositif envisagé passerait par une proposition de loi et que les personnes formées seraient ensuite soumises au choix des électeurs. La portée exacte de cette sélection dépendra donc des critères retenus et du texte qui sera adopté.
Le poids des institutions militaires
Cette initiative s’inscrit dans une trajectoire où l’armée ne se limite pas à la défense nationale. Elle joue un rôle politique et économique important, tandis que les grands projets d’infrastructure ont renforcé sa visibilité. Le nouveau complexe administratif de la capitale, à l’est du Caire, en est un symbole. La question de la succession concerne ainsi autant les institutions civiles que l’équilibre au sein de l’appareil d’État.
Le 20 octobre, le média indépendant Mada Masr a relevé que des formulations publiques sur le calendrier du départ avaient varié, entre une fin de mandat explicitement fixée à 2030 et une formule plus vague évoquant « le dernier jour » du pouvoir. Ce décalage rappelle qu’une déclaration présidentielle ne vaut pas, à elle seule, garantie institutionnelle. Il faudra suivre les textes, les critères de sélection et les conditions dans lesquelles une compétition politique pourra se tenir.
La promesse intervient aussi dans un contexte où la participation politique et l’espace accordé aux médias indépendants restent des enjeux sensibles. Les autorités présentent leurs politiques de sécurité comme nécessaires à la stabilité. Des organisations de défense des droits humains dénoncent, elles, des restrictions persistantes aux libertés et à l’opposition. L’équilibre entre ces lectures ne change pas le point central : la crédibilité d’une transition dépendra de règles publiques, applicables et vérifiables, plutôt que d’une seule déclaration.
Une économie sous contrainte, des effets inégaux
La succession se prépare alors que l’économie pèse sur le quotidien des Égyptiens. Les difficultés de financement extérieur, la hausse du coût de la vie et les besoins de l’État rendent la politique économique particulièrement déterminante pour les ménages. Les salariés du secteur formel, les petites entreprises et les travailleurs de l’économie informelle ne ressentent pas de la même manière l’inflation ni les décisions budgétaires. Les habitants du Caire et des nouveaux pôles urbains ne vivent pas non plus les mêmes priorités que ceux des gouvernorats ruraux.
Les partenaires étrangers restent attentifs à la stabilité financière du pays. En juin 2025, le Parlement européen a approuvé une assistance macrofinancière de quatre milliards d’euros, sous forme de prêts et liée à des conditions économiques et politiques. La Commission européenne doit notamment rendre compte des progrès concernant l’État de droit et les droits humains. Le Parlement européen détaille le dispositif et ses conditions. Ce soutien peut aider à couvrir les besoins de financement, mais il ne résout pas automatiquement les difficultés ressenties par la population.
Une question qui dépasse l’Égypte
Le calendrier annoncé intéresse aussi les voisins de l’Égypte. Le pays est un acteur majeur d’Afrique du Nord et un membre de l’Union africaine, mais il ne relève pas d’une communauté économique régionale comparable à la CEDEAO ou à la SADC. Sa stabilité politique et financière compte pour les échanges, les équilibres méditerranéens et les discussions continentales sur la gouvernance. Elle concerne également les partenaires africains qui observent la place des armées dans les transitions politiques.
Pour l’instant, la déclaration du 17 octobre 2026 fixe une échéance politique, pas les modalités d’un transfert de pouvoir. Les prochains repères seront la présentation éventuelle du projet de loi, la publication des critères de formation et les garanties données aux candidats comme aux électeurs. C’est à ces actes, et non à la seule promesse de départ, que se mesurera la réalité du changement en Égypte.