Sur les routes qui relient la Tanzanie à ses voisins, les camions acheminent des marchandises et soutiennent les échanges régionaux. Mais qui peut prendre le volant reste, pour certaines entreprises et pour une partie du public, une question de genre. Le parcours de Monica Maduhu Makindi met en lumière les obstacles professionnels et pratiques rencontrés par une conductrice de poids lourd.
Âgée de 27 ans et originaire de Bariadi, dans la région de Simiyu, Monica dit conduire depuis 2021. Elle affirme que des entreprises lui ont refusé un emploi parce qu’elle est une femme. Son expérience individuelle s’inscrit dans un secteur où les emplois de conduite restent fortement associés aux hommes, alors même que des femmes y travaillent aussi, notamment sur des lignes longue distance.
Du transport routier tanzanien aux corridors régionaux
La Tanzanie occupe une place importante dans les échanges d’Afrique de l’Est et des Grands Lacs. Le port de Dar es Salaam et les axes routiers qui le relient aux pays voisins donnent accès à des corridors commerciaux traversant plusieurs frontières. La Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) rassemble notamment la Tanzanie, le Kenya, l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, le Soudan du Sud, la République démocratique du Congo et la Somalie. Ces itinéraires relient des marchés et des chaînes d’approvisionnement, mais imposent aussi aux conducteurs de longues heures de route et des attentes aux postes frontaliers.
Le travail comporte des contraintes plus générales que la seule conduite. Une étude tanzanienne sur les conditions des chauffeurs de camion dans la filière des minéraux de développement relève notamment la fréquence des accords de travail sans contrat écrit et les coûts supportés par les conducteurs. Ces observations concernent un sous-secteur étudié et ne décrivent pas automatiquement la situation de tous les routiers. Elles éclairent cependant la fragilité possible de l’emploi dans le transport.
La ségrégation professionnelle dans les transports n’est pas propre au transport de marchandises. En 2025, la fédération syndicale tanzanienne COTWU-T et la Friedrich-Ebert-Stiftung ont présenté des travaux sur les conductrices de motos-taxis à Dar es Salaam, signalant des environnements de travail dangereux et des violences fondées sur le genre. Ce secteur est différent de celui des poids lourds, mais il rappelle que l’accès à un véhicule ou à une formation ne suffit pas toujours à garantir la sécurité et la stabilité de l’emploi.
Un métier appris sur la route, un emploi à conquérir
Selon le récit de Monica, son intérêt pour les camions s’est développé pendant sa jeunesse. Après la mort de sa mère, elle a été élevée par sa grand-mère à Bariadi. Elle dit avoir quitté le foyer vers 14 ans, puis travaillé comme employée de maison à Dar es Salaam. En voyageant comme passagère, elle observait les chauffeurs. La rencontre d’une femme au volant a renforcé sa conviction qu’elle pouvait, elle aussi, apprendre ce métier.
Elle explique que des chauffeurs lui ont montré comment manœuvrer un poids lourd. Son premier trajet vers la République démocratique du Congo (RDC), distincte de la République du Congo, l’a confrontée à la peur et à un camion dont elle ne maîtrisait pas encore complètement l’embrayage. D’autres conducteurs, qui empruntaient la même direction, l’ont aidée à suivre l’itinéraire. Elle dit avoir gagné en assurance au fil du parcours.
La formation et l’expérience ne lui ont pourtant pas ouvert toutes les portes. Monica raconte que des entreprises lui ont répondu qu’elles n’embauchaient pas de femmes. Elle rapporte aussi que certaines personnes doutent qu’elle conduise réellement les camions apparaissant sur ses photos. Ces propos sont son témoignage ; ils ne permettent pas, à eux seuls, de mesurer la fréquence de telles pratiques dans l’ensemble du secteur.
La loi tanzanienne interdit la discrimination au travail fondée sur le sexe, selon le rapport du Département d’État américain sur les droits humains en Tanzanie. Ce même rapport souligne des difficultés d’application et cite des recherches locales faisant état de discriminations professionnelles, notamment dans les transports. L’enjeu dépasse donc la règle écrite : il porte aussi sur les pratiques de recrutement, les moyens de faire valoir ses droits et l’accès effectif aux emplois.
Les réalités du métier, au-delà du volant
Pour Monica, les difficultés ne s’arrêtent pas à l’embauche. Elle dit que certains trajets l’éloignent de ses deux enfants quatre ou cinq jours, parfois une semaine. À son retour, elle cherche à rattraper le temps passé loin d’eux. Elle affirme également financer leur éducation et les études de son frère cadet, qui prépare un diplôme à Shinyanga. Le revenu du transport représente ainsi, dans son cas, une ressource familiale autant qu’une source d’autonomie.
Elle évoque également les files d’attente aux frontières, qui peuvent, selon son témoignage, durer jusqu’à deux jours. Pour une conductrice, l’accès à des sanitaires et à des lieux où se laver devient alors une question concrète de conditions de travail. Ces attentes pèsent aussi sur le temps de trajet et la disponibilité des chauffeurs. Les progrès des corridors régionaux ne se mesurent donc pas seulement à la circulation des marchandises : les conditions vécues par les personnes qui les transportent comptent aussi.
La sécurité constitue une autre préoccupation. Monica raconte qu’une panne nocturne près de Vwawa, dans la région de Mbeya, l’a exposée à des menaces de jeunes hommes. Elle dit avoir appelé un ami pour rester avec elle jusqu’à la réparation du camion. Ce récit n’établit pas un niveau général de risque, mais montre comment l’isolement sur la route peut compliquer une intervention pourtant ordinaire, comme une panne.
Elle rapporte enfin un épisode survenu de nuit dans la région d’Igunga, à Tabora. Alors qu’elle avait proposé de prendre à bord trois femmes et un enfant, l’une d’elles aurait refusé en apprenant que la conductrice était une femme. Monica dit avoir été blessée par cette réaction. L’anecdote illustre la persistance possible des stéréotypes jusque chez les personnes qui pourraient bénéficier de l’aide d’une conductrice.
Un enjeu d’emploi et de mobilité régionale
Les expériences de Monica ne résument pas celles de toutes les femmes tanzaniennes du transport. Elles soulèvent néanmoins des questions précises pour les employeurs et les autorités : les critères d’embauche sont-ils fondés sur les compétences ? Les conductrices disposent-elles d’installations sanitaires adaptées aux frontières et aux haltes ? Des procédures de sécurité existent-elles en cas de panne ou de menace ? La formation professionnelle peut aussi compter, mais elle doit déboucher sur de véritables possibilités d’emploi.
À l’échelle de la CAE, les longues distances et les passages frontaliers font de ces questions un enjeu partagé, même si chaque pays applique ses propres règles et organise différemment ses services. Pour les entreprises, élargir le recrutement permettrait de reconnaître les compétences sans écarter d’emblée des candidates. Pour les conductrices, des conditions plus sûres et des rémunérations adaptées aux responsabilités pèseraient directement sur la possibilité de durer dans le métier.
Monica continue de conduire et présente son travail comme un moyen de subvenir aux besoins de sa famille. Son parcours invite à distinguer deux étapes souvent confondues : accéder au volant, puis pouvoir exercer dans des conditions équitables et sûres. Dans les corridors qui relient la Tanzanie à la RDC et aux autres pays voisins, la place accordée aux femmes dans le transport dépendra autant des décisions de recrutement que des infrastructures et des protections accessibles sur la route.