Pour un enfant qui commence l’école au Burkina Faso, la langue utilisée en classe peut faire la différence entre reconnaître les mots et comprendre ce qu’ils racontent. La réforme de l’enseignement bilingue veut partir de cette réalité, tout en préparant les élèves à poursuivre leur scolarité en français.
Une réforme qui s’appuie sur des expériences déjà anciennes
L’enseignement bilingue n’est pas une nouveauté au Burkina Faso. Des écoles expérimentales ont ouvert dès 1994. Depuis, plusieurs formules ont associé langues nationales et français, avec des résultats et des moyens variables selon les établissements. En février 2024, le ministère a adopté un cadre harmonisé pour organiser cette approche au primaire.
Le principe est progressif : l’élève commence ses apprentissages dans une langue nationale choisie selon le contexte local, tandis que le français est introduit puis prend davantage de place. Dans le modèle décrit par les documents éducatifs burkinabè, la première année prévoit une forte dominante de langue nationale ; en cinquième année, le français devient majoritaire. L’objectif est de ne pas opposer les deux langues, mais de construire des compétences dans chacune.
Cette orientation répond aussi à une question pratique. Le mooré, le dioula, le fulfuldé, le gulmancema, le lyèlé, le dagara, le bissa et le nouni figurent parmi les langues mobilisées dans l’enseignement bilingue. Le choix dépend de la zone et des ressources disponibles. Il ne signifie pas nécessairement que chaque élève étudiera dans sa langue familiale : les consignes rapportées pour le dispositif privilégient la langue majoritaire du secteur.
Le cadre juridique burkinabè reconnaît le français et les langues nationales comme langues d’enseignement. La réforme s’inscrit donc dans une évolution de l’école nationale, et non dans la création soudaine d’un enseignement sans français. Le ministère présente l’approche comme un moyen de rapprocher les apprentissages du quotidien des élèves et de mieux valoriser les langues du pays.
Former les enseignants, fournir les outils
La mise en œuvre demande toutefois bien plus qu’un changement de langue en classe. Les enseignants doivent maîtriser la langue d’enseignement, savoir expliquer les notions scolaires dans cette langue et disposer de manuels adaptés. Une formation courte ou tardive peut difficilement remplacer cette préparation, surtout lorsque les affectations conduisent un enseignant dans une région dont il ne parle pas la langue.
Des enseignants ont ainsi exprimé des inquiétudes sur leur capacité à enseigner dans une langue qu’ils comprennent peu. À Fada N’Gourma, par exemple, une enseignante affectée dans la région expliquait ne pas maîtriser le gulmancema. Cette difficulté souligne un enjeu national : faire correspondre les affectations, les langues pratiquées localement et les compétences du personnel.
Les parents ont également besoin d’informations précises. Certains s’inquiètent de ne pas avoir été suffisamment avertis du changement et envisagent de renforcer l’apprentissage du français à la maison. Or toutes les familles ne disposent pas du même temps, du même niveau de français ni des mêmes ressources. Si l’école ne fournit pas les supports nécessaires, l’accompagnement familial risque de creuser les écarts entre élèves.
Les résultats disponibles invitent à suivre la réforme sans lui attribuer d’avance un succès garanti. Une publication de l’Institut de la Francophonie pour l’éducation et la formation compare les taux de réussite au Certificat d’études primaires des écoles bilingues et les résultats nationaux entre 2020 et 2024. Pour 2024, elle indique 79,03 % dans les écoles bilingues étudiées, contre 82,16 % au niveau national. Ces données ne suffisent pas à établir un lien de cause à effet : les établissements et les conditions de comparaison peuvent différer.
Une généralisation annoncée, des capacités à vérifier
Les chiffres publiés depuis la phase pilote montrent que l’extension se fait par étapes. En 2025, la Primature faisait état d’environ 750 classes expérimentant l’enseignement dans les langues nationales dès le CP1. En octobre 2026, l’Agence d’information du Burkina a rapporté un objectif de 8 743 écoles concernées pour l’année scolaire 2026-2027, contre 955 durant la phase pilote 2025-2026. Le dispositif doit mobiliser 13 langues nationales, avec le français comme seconde langue.
Ces annonces donnent une mesure de l’ambition, mais aussi du chantier logistique. La même dépêche de l’AIB signale des besoins en formation, en manuels et en encadrement pédagogique. Il faudra observer si les écoles disposent effectivement des enseignants et du matériel annoncés, notamment hors des grands centres. Les conditions diffèrent entre Ouagadougou, les villes régionales et les zones rurales éloignées.
Le calendrier politique et administratif compte également. Les autorités militaires ont engagé plusieurs réformes éducatives, présentées comme une volonté d’ancrer davantage l’école dans les réalités burkinabè. Mais la réussite de l’enseignement bilingue dépendra moins des slogans que de décisions concrètes : préparation des enseignants, production des outils dans les langues retenues, continuité des cours et dialogue avec les familles.
Un débat qui dépasse les frontières burkinabè
Le Burkina Faso n’est pas seul à rechercher une place plus importante pour les langues africaines à l’école. Au Sénégal, des langues nationales sont également progressivement intégrées à l’enseignement primaire. Ces expériences répondent à un enjeu partagé dans plusieurs pays : permettre aux enfants d’apprendre dans une langue qu’ils comprennent, tout en maintenant l’accès à une langue de communication nationale ou internationale.
Le contexte régional a cependant changé. Depuis le 29 janvier 2025, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ne sont plus membres de la CEDEAO, l’organisation d’intégration de l’Afrique de l’Ouest. Cette évolution ne modifie pas directement les programmes scolaires, mais elle rend d’autant plus importante la circulation des savoir-faire entre pays, chercheurs et institutions éducatives africaines.
La prochaine étape sera donc de vérifier comment l’extension annoncée pour 2026-2027 se traduit dans les classes. Le nombre d’écoles ouvertes au dispositif comptera, mais aussi la maîtrise des langues par les enseignants, la disponibilité des manuels et la progression des élèves en français comme dans leur langue d’apprentissage. C’est à ces conditions que le bilinguisme pourra devenir une capacité durable du système scolaire, plutôt qu’une réforme appliquée de manière inégale.
Pour approfondir, consultez le cadre burkinabè de généralisation de l’éducation bilingue, les données comparatives sur les résultats scolaires, ainsi que le point de l’Agence d’information du Burkina sur les objectifs de déploiement en 2026-2027.