À Durban, une marche peut désormais se retrouver au cœur d’un dilemme immédiat : comment protéger le droit de manifester sans laisser la peur des étrangers dégénérer en violences ? Après la mort d’un ressortissant étranger, la justice sud-africaine a imposé une pause provisoire aux rassemblements du mouvement March and March dans la municipalité d’eThekwini.
Une ordonnance provisoire après des violences à Durban
Le 28 octobre 2026, la Haute Cour du KwaZulu-Natal a accordé une interdiction temporaire visant les manifestations de March and March à eThekwini, la municipalité métropolitaine dont Durban est le principal centre urbain. La mesure fait suite à une requête urgente du ministère de la Police et des responsables provinciaux de la police. Le tribunal doit réexaminer le dossier le vendredi 30 octobre afin de décider si l’interdiction devient définitive. Le compte rendu d’eNCA sur l’ordonnance provisoire à Durban et celui de l’Associated Press concordent sur son caractère temporaire et l’audience annoncée.
La police invoque des agressions, des dégâts matériels, des commerces contraints de fermer et des menaces présumées visant notamment un centre d’accueil pour réfugiés à Berea. Ces menaces sont rapportées par les autorités ; elles ne constituent pas, à elles seules, la preuve qu’un projet d’incendie a été mis à exécution. L’ordonnance limite l’action du mouvement dans l’attente d’une décision judiciaire, mais elle ne vaut pas jugement définitif sur les faits allégués.
Le dossier s’inscrit dans une série de tensions autour de l’accueil des demandeurs d’asile. En juillet 2026, la Cour constitutionnelle a statué sur l’accès à la procédure d’asile, qui permet à une personne de demander la protection de l’État. Le gouvernement a ensuite indiqué qu’il devait adapter son dispositif. En octobre, des protestations contre l’application de cette décision ont dégénéré à Durban et à Soweto, avec des commerces pillés et des véhicules incendiés, selon plusieurs comptes rendus. SAnews, l’agence d’information du gouvernement sud-africain, détaille les mesures annoncées pour le système d’asile.
Un meurtre qui alourdit la pression sur les autorités
Le 22 octobre, un ressortissant étranger a été agressé dans le centre de Durban. La police a indiqué qu’il avait été attaqué par un groupe d’environ cinquante personnes et déclaré mort sur place. Les autorités n’ont alors pas rendu publique sa nationalité et précisaient que le mobile du meurtre restait inconnu. La South African Broadcasting Corporation, l’agence nationale South African Police Service et Reuters rapportent séparément l’ouverture d’enquêtes. La police a aussi indiqué que cinq personnes avaient été conduites pour être entendues dans le cadre de plusieurs agressions liées aux manifestations ; cela ne signifie pas qu’elles ont été reconnues coupables.
La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a condamné le meurtre et appelé Pretoria à enquêter rapidement et de manière impartiale. Elle souligne que l’État doit protéger toute personne présente sur son territoire. Cette prise de position continentale ne remplace pas l’enquête criminelle, mais rappelle que la protection des étrangers relève aussi des engagements de l’Afrique du Sud au titre de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. Le communiqué de la Commission africaine sur le meurtre à Durban situe cet appel dans le cadre de ces obligations.
March and March, mouvement mobilisé contre l’immigration irrégulière, conteste la démarche policière. Sa dirigeante, Jacinta Ngobese-Zuma, a dénoncé une tentative de faire taire les manifestations, selon l’Associated Press. Le désaccord pose une question de droit concrète : les autorités peuvent encadrer ou suspendre un rassemblement face à un risque documenté, mais la restriction doit rester justifiée et contrôlable par les tribunaux. Protéger la liberté de réunion ne signifie pas tolérer les violences ; prévenir les violences ne retire pas aux organisateurs la possibilité de contester la mesure en justice.
Des tensions anciennes, des effets immédiats
Les ressortissants étrangers, les réfugiés et les demandeurs d’asile ne forment pas un groupe unique. Pourtant, dans les mobilisations, ces statuts sont parfois amalgamés, alors que chacun relève de règles différentes. La Commission sud-africaine des droits de l’homme et Human Rights Watch ont documenté des épisodes répétés de violences xénophobes depuis les attaques de 2008, puis en 2015 et 2019. Ce précédent éclaire le climat actuel sans établir le mobile de chaque agression. Human Rights Watch revient sur les nouvelles vagues de violences et leurs précédents.
Les conséquences dépassent les personnes directement visées. Les menaces et les fermetures imposées perturbent les revenus des commerçants, sud-africains comme étrangers, et l’accès aux services pour les habitants des quartiers concernés. Les personnes qui craignent d’être ciblées peuvent hésiter à se rendre dans un centre d’accueil ou à signaler une agression. La capacité de la police à assurer la sécurité, à enquêter et à protéger les témoins devient donc aussi importante que le contrôle des manifestations.
À l’échelle régionale, l’instabilité à Durban concerne des familles et des communautés liées aux pays voisins d’Afrique australe. Des gouvernements africains ont déjà organisé le retour de certains de leurs ressortissants après des violences, rapporte l’Associated Press. Pour la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), qui rassemble des États de la région autour de la coopération économique et politique, la sécurité des personnes et la circulation régionale restent des enjeux pratiques. Les décisions prises à Pretoria ne s’arrêtent pas aux frontières sud-africaines.
La décision de vendredi, prochain test institutionnel
L’audience annoncée pour le 30 octobre doit préciser la suite donnée à l’interdiction provisoire. La cour devra examiner les éléments avancés par la police et les arguments des organisateurs. En parallèle, les enquêtes sur le meurtre et les autres agressions devront établir les responsabilités individuelles, sans transformer des accusations en verdicts.
Le test pour l’État sud-africain est double : empêcher de nouvelles violences et faire respecter les garanties constitutionnelles, y compris pour les personnes étrangères. Une interdiction judiciaire peut contenir un risque à court terme. Elle ne résout ni les tensions autour du système d’asile ni la diffusion de discours hostiles. La réponse durable se mesurera aussi à la qualité des enquêtes, à la sécurité des centres d’accueil et à la capacité des institutions à distinguer contrôle migratoire, demande de protection et incitation à la violence.