Dans un pays où les menaces changent d’un État à l’autre, une police décidée à Abuja ne répond pas toujours au même rythme ni avec les mêmes informations qu’une équipe implantée localement. Au Nigeria, la réforme qui ouvrirait la voie à des polices d’État franchit une étape importante. Mais le vote des assemblées ne crée pas encore de nouvelles forces sur le terrain.
Un seuil constitutionnel dépassé, mais pas la dernière étape
Le Nigeria compte 36 États fédérés. Pour modifier sa Constitution, il faut notamment l’accord d’au moins 24 assemblées d’État, soit les deux tiers. Le 30 octobre 2026, le chef de la majorité au Sénat, Opeyemi Bamidele, a annoncé que 30 assemblées avaient approuvé le texte sur la police d’État. Le seuil requis est donc dépassé.
Les approbations récentes de Lagos, du Niger, de Kogi et d’Ebonyi ont contribué à porter le total à 30, selon des comptes rendus de presse nigérians. Le quotidien économique BusinessDay Nigeria rapporte également que les milieux d’affaires ont été sollicités sur les enjeux de financement. Le diffuseur public Voice of Nigeria confirme l’annonce de Bamidele et précise que la procédure parlementaire doit encore se poursuivre.
La prochaine étape revient à l’Assemblée nationale, à Abuja. Elle doit rassembler les décisions des assemblées d’État, les examiner et adopter une résolution dans chacune de ses deux chambres. Ce n’est qu’ensuite que le texte pourra être transmis au président Bola Tinubu pour assentiment. Le chef de la majorité au Sénat a indiqué que l’objectif était d’achever ces étapes d’ici à décembre 2026. La réforme n’est donc pas encore entrée en vigueur.
Une compétence locale en complément de la police fédérale
Le projet modifierait l’organisation constitutionnelle de la police. Il prévoit une structure à deux niveaux : une police fédérale et des services de police d’État. La police fédérale ne disparaîtrait pas. Elle continuerait d’exercer ses fonctions nationales, tandis que chaque État pourrait décider de créer son propre service selon des règles à définir.
Cette possibilité ne signifie pas que 36 nouvelles forces seront automatiquement déployées. Les assemblées des États devraient adopter des lois pour établir leurs services, préciser leur fonctionnement et encadrer leurs pouvoirs. Le texte doit aussi organiser la coordination avec la police fédérale, notamment lorsque des enquêtes ou des menaces dépassent les frontières d’un seul État.
Le projet prévoit des mécanismes de contrôle, dont des commissions de police au niveau des États et un rôle de coordination nationale. Une analyse du texte publiée par le média nigérian Premium Times relève notamment que les nominations et les directives des gouverneurs seraient soumises à des garde-fous. Toutefois, leur efficacité dépendra des lois d’application et de leur mise en œuvre.
Réactivité locale, risques politiques et facture durable
Les partisans de la réforme défendent une police plus proche des communautés. Des agents connaissant les langues, les routes et les réalités locales pourraient, en principe, recueillir plus facilement des renseignements et intervenir plus rapidement. L’argument pèse dans un pays confronté à des menaces diverses : groupes armés, enlèvements, violences liées aux conflits fonciers et insurrection jihadiste. Ces phénomènes ne se manifestent pas de la même façon dans toutes les régions.
Pour les habitants des zones rurales, où les services de sécurité peuvent être éloignés, la présence locale pourrait faciliter le signalement d’incidents et les interventions. Dans les grandes villes, elle pourrait aussi alléger une partie de la charge pesant sur les unités fédérales. Mais ces bénéfices restent des objectifs annoncés, pas des résultats acquis. La présence d’une force supplémentaire ne garantit ni de meilleures enquêtes ni une protection plus équitable.
Le débat porte aussi sur le pouvoir des gouverneurs. Une police placée sous une forte influence de l’exécutif local pourrait être utilisée contre des opposants, des journalistes ou des manifestants, en particulier pendant une campagne électorale. Les contrôles parlementaires, les recours contre des ordres illégaux et la supervision nationale devront donc fonctionner en pratique, et non seulement exister sur le papier.
Le financement pose une autre question concrète. Recruter, former, rémunérer et équiper des policiers exige des dépenses récurrentes. Les capacités budgétaires varient fortement entre États. Sans financement stable, les services les mieux dotés pourraient disposer d’effectifs et de moyens supérieurs, tandis que d’autres resteraient dépendants de la police fédérale. Une contribution du secteur privé, évoquée lors du sommet économique nigérian, ne saurait remplacer des budgets publics transparents ni donner aux entreprises une influence sur les enquêtes.
Un débat fédéral aux conséquences régionales
La réforme s’inscrit dans un débat ancien sur le fédéralisme nigérian et la concentration des pouvoirs de sécurité. Elle intervient alors que l’insécurité pèse sur les déplacements, les activités économiques et la vie quotidienne, avec des effets différents selon les États, les villes et les campagnes. Une police plus locale pourrait améliorer la connaissance du terrain, mais elle devra aussi coopérer avec les forces fédérales face aux réseaux criminels et aux menaces transfrontalières.
Cette coordination concerne l’Afrique de l’Ouest, où les groupes armés et les trafics peuvent circuler entre pays. Le Nigeria est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, et ses choix de sécurité ont donc une portée régionale. Cela ne signifie pas que les polices d’État auraient un mandat au-delà des frontières nigérianes : leur articulation avec les services fédéraux et les partenaires régionaux restera déterminante.
Le signal politique est fort : 30 assemblées ont donné leur accord à une réforme qui touche au partage des pouvoirs entre Abuja et les États. La suite se jouera dans les étapes parlementaires restantes, puis dans les lois et les budgets nécessaires à toute mise en place. C’est là que se vérifieront les promesses de proximité, les garanties contre les abus et la capacité des États à financer durablement leurs services.