Dans le procès de l’assassinat du journaliste camerounais Martinez Zogo, la question n’est plus seulement de savoir qui a participé à l’opération. Les débats portent aussi sur la solidité de l’enquête elle-même : quelles preuves ont été exploitées, quelles pistes ont été suivies et lesquelles seraient restées de côté ?
Cette discussion prend un relief particulier à Yaoundé, où le dossier est jugé devant le Tribunal militaire. Elle concerne à la fois les accusés, les proches de la victime et les journalistes camerounais, pour qui l’issue du procès pèsera sur la confiance dans la capacité des institutions à établir les responsabilités.
Une enquête contestée par un de ses anciens membres
Le lieutenant-colonel de gendarmerie Parfait Armand Ayissi Nanga a été appelé à la barre comme 36e témoin du ministère public lors des audiences des 26 et 27 octobre 2026. Ancien membre de la commission mixte chargée des investigations, il a été écarté de l’enquête, selon les comptes rendus d’audience. Son audition a commencé tard dans la soirée du 26 octobre et s’est poursuivie les jours suivants.
Devant le tribunal, l’officier a mis en cause la méthode suivie par certains enquêteurs. Il a notamment contesté la manière dont des éléments matériels et numériques auraient été examinés. Ses déclarations sur les téléphones de la victime et leurs données de localisation doivent toutefois être comprises comme des affirmations faites à l’audience, et non comme des conclusions déjà retenues par la juridiction.
Ayissi Nanga a également désigné Martin Savom, ancien maire de Bibey et coaccusé, comme un acteur central dans le déroulement des faits. Selon son récit, Martinez Zogo aurait été déplacé après son enlèvement et sa torture, puis son corps déposé à l’endroit où il a été découvert. Il s’agit de la version avancée par le témoin. La responsabilité pénale de chaque accusé reste à établir au terme de la procédure.
La défense de Savom a contesté cette mise en cause. Son avocat a fait valoir que le témoin devait apporter des éléments concrets établissant l’implication directe de son client. Les avocats des parties civiles ont, eux aussi, questionné certaines étapes de la reconstitution présentée. Ces objections contradictoires font partie du débat judiciaire et ne tranchent pas, à elles seules, la question des faits.
Des versions à confronter aux pièces du dossier
Le témoignage d’Ayissi Nanga intervient après plusieurs auditions consacrées aux actes d’enquête. Lors du contre-interrogatoire du 35e témoin, l’ancien patron de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE), Léopold Maxime Eko Eko, avait interrogé les enquêteurs sur l’existence de preuves confirmant que des images de vidéosurveillance lui avaient été présentées. Le témoin entendu avait répondu ne pas avoir été présent à cette présentation et ne pas disposer d’autres éléments la confirmant.
Les échanges ont également porté sur une possible interruption des communications WhatsApp dans la soirée du 3 février 2023. L’enquêteur Dieudonné Bialo a déclaré qu’il n’y avait pas eu de coupure, en s’appuyant notamment sur l’existence de messages envoyés aux heures concernées. Cette réponse, comme les questions de la défense, doit être examinée avec les pièces versées au dossier et l’ensemble des témoignages.
Le procès oppose ainsi plusieurs récits sur les déplacements de la victime, l’exploitation des téléphones et la chaîne de décision. Le tribunal devra distinguer les éléments vérifiables des déductions et des accusations. À ce stade, les déclarations d’un témoin ne constituent pas, à elles seules, une décision de justice.
Un dossier ouvert depuis la mort du journaliste en 2023
Martinez Zogo, de son nom civil Arsène Salomon Mbani Zogo, travaillait pour la radio privée Amplitude FM à Yaoundé. En janvier 2023, sa disparition puis la découverte de son corps ont déclenché une enquête judiciaire et suscité une forte attention au Cameroun. Plusieurs personnes ont ensuite été renvoyées devant le Tribunal militaire, parmi lesquelles d’anciens responsables du renseignement et des acteurs du secteur privé.
La procédure a connu de longs débats avant l’examen approfondi des témoignages. Depuis l’ouverture des auditions, les audiences successives donnent à voir un dossier où s’entrecroisent des éléments techniques, des déclarations d’accusés et les récits des enquêteurs. Le nombre de témoins entendus indique l’ampleur de l’instruction, mais ne préjuge pas de la conclusion du tribunal.
Le choix d’une juridiction militaire pour juger une affaire impliquant notamment des membres des services de sécurité suscite aussi une question institutionnelle : comment garantir un examen impartial lorsque des acteurs de l’appareil d’État figurent parmi les personnes mises en cause ? Le gouvernement camerounais indique, dans son rapport présenté aux Nations unies, que les tribunaux militaires traitent certaines infractions et que leurs décisions peuvent faire l’objet d’un appel. Les garanties prévues par les textes et leur application concrète restent au cœur de l’attention portée à ce procès.
Au-delà des accusés, la confiance dans la justice
Pour la famille de Martinez Zogo et les parties civiles, l’enjeu est que les responsabilités soient établies à partir de preuves discutées publiquement, et que les zones d’ombre reçoivent une réponse judiciaire. Pour les accusés, le procès doit permettre de contester les éléments retenus contre eux et de faire entendre leur défense. Pour les journalistes camerounais, l’affaire rappelle les risques auxquels peut exposer l’exercice du métier lorsque des enquêtes touchent des personnalités influentes.
Le débat dépasse les frontières nationales. Le Cameroun appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui rassemble six pays d’Afrique centrale, et à l’Union africaine. La manière dont une affaire aussi suivie est instruite et jugée nourrit les échanges régionaux sur la protection des journalistes, l’indépendance des institutions et la responsabilité des agents publics.
La prochaine étape est la poursuite de l’audition et des contre-interrogatoires. Les déclarations d’Ayissi Nanga devront être confrontées aux pièces, aux autres témoignages et aux réponses des personnes mises en cause. C’est à la juridiction, et non aux récits isolés de l’audience, qu’il revient finalement de déterminer les faits établis et les responsabilités pénales.