Pour les familles camerounaises sans nouvelles d’un proche parti travailler en Russie, l’incertitude ne s’arrête pas à la frontière. Elle porte sur une question essentielle : l’emploi promis a-t-il conduit leur parent dans l’armée russe, puis sur le front en Ukraine ? À Yaoundé, une marche a donné une visibilité publique à ces demandes d’explications et de retour.

Des familles face à l’absence de réponses

Le mercredi 28 octobre 2026, des membres du collectif « Ramenez nos fils et nos frères » ont marché jusqu’à l’ambassade de Russie au Cameroun. Ils appellent les autorités camerounaises et russes à agir contre ce qu’ils décrivent comme des filières de recrutement clandestin. Leur demande concerne aussi le sort de personnes disparues et le rapatriement de celles qui seraient mortes.

Les témoignages recueillis pendant la mobilisation donnent une mesure concrète de cette attente. Un père dit réclamer des nouvelles de son fils, sans avoir pu voir son corps ni faire son deuil. Catherine Djock affirme être sans nouvelles de son mari depuis plusieurs mois. Elle dit qu’il devait partir pour un emploi de cuisinier et qu’il se serait ensuite retrouvé au front. Ces récits restent ceux des proches : les circonstances de chaque départ et la situation individuelle des personnes concernées doivent être établies au cas par cas.

Le collectif, fondé par des acteurs de la société civile, veut rapprocher les familles et pousser les deux États à échanger des informations. La marche ne constitue pas, à elle seule, une confirmation officielle des cas évoqués. Elle met toutefois en lumière des questions que les familles ne peuvent résoudre seules : qui a organisé les départs, sous quel contrat, et quelle autorité peut confirmer le lieu où se trouvent les recrues ?

Des chiffres à lire avec prudence

Le collectif d’investigation All Eyes on Wagner, qui s’appuie sur des données nominatives compilées dans plusieurs pays, recensait 1 417 ressortissants africains recrutés par la Russie et 316 morts confirmés dans ses données. Pour le Cameroun, il identifiait 335 recrues et 94 décès confirmés. Ces nombres sont un décompte documenté, non un bilan exhaustif : le collectif précise que les informations disponibles restent partielles et que les pertes pourraient être sous-estimées. Ils ne permettent pas non plus de conclure que chaque personne enrôlée a été trompée. Les données d’All Eyes on Wagner sur les recrues africaines ont été reprises par des médias indépendants, tandis que des informations distinctes ont été rapportées par l’agence Associated Press.

En avril 2026, le ministère camerounais des Relations extérieures a reconnu que Moscou avait signalé la mort de 16 ressortissants camerounais dans la zone d’opérations militaires en Ukraine. Cette notification officielle ne règle pas toutes les situations rapportées par les familles : elle ne donne pas un bilan global des Camerounais recrutés et ne confirme pas, à elle seule, les circonstances de chaque engagement. Associated Press rapporte la notification russe et la réponse de Yaoundé.

Un enjeu déjà repéré par Yaoundé

La mobilisation s’inscrit dans une préoccupation institutionnelle antérieure. En mars 2025, le ministre délégué à la Défense, Joseph Beti Assomo, avait demandé aux responsables militaires de prendre des mesures contre les départs clandestins de membres des forces de défense et de sécurité vers le conflit russo-ukrainien. Cette directive visait notamment les désertions. Elle ne répond cependant pas, à elle seule, au cas de civils partis avec la promesse d’un emploi ou d’une formation. La presse camerounaise a rendu compte de cette instruction de mars 2025.

Cette distinction compte. Les autorités doivent pouvoir enquêter sur d’éventuels recrutements trompeurs, tout en vérifiant les contrats et les parcours de départ. Les familles, elles, cherchent d’abord des nouvelles fiables, la preuve du décès lorsqu’il est annoncé, et des démarches de rapatriement compréhensibles. Sans coordination entre services diplomatiques, autorités locales et interlocuteurs russes, ces demandes risquent de rester dispersées.

La situation touche aussi les liens entre Yaoundé et Moscou. Le Cameroun entretient des relations diplomatiques et militaires avec la Russie, mais celles-ci ne dispensent pas les deux gouvernements de clarifier le statut de leurs ressortissants. En mars 2025, les autorités camerounaises avaient déjà exprimé leur inquiétude concernant des départs de militaires. En avril 2026, la notification de décès transmise par Moscou a rendu le coût humain plus concret. La marche transforme désormais cette question en demande publique portée par des proches.

Une question qui dépasse le Cameroun

Le problème ne se limite pas à l’Afrique centrale. Les données d’All Eyes on Wagner recensent des ressortissants de dizaines de pays africains. En Afrique du Sud, le gouvernement a annoncé en février 2026 le retour de 17 hommes qui avaient demandé de l’aide après s’être retrouvés sur les lignes de front entre la Russie et l’Ukraine. Ce précédent montre que la diplomatie peut contribuer à obtenir des retours, sans pour autant régler les responsabilités des recruteurs ni le sort des personnes toujours portées disparues. Le gouvernement sud-africain a confirmé le retour de ces hommes.

Pour Yaoundé, l’enjeu immédiat est donc double : vérifier les cas individuels et empêcher que de nouvelles personnes partent sous de fausses promesses, si celles-ci sont établies. La coopération régionale pourrait aussi faciliter le partage d’informations sur les intermédiaires, les offres d’emploi et les itinéraires de recrutement. La CEMAC, communauté économique de six pays d’Afrique centrale, est un cadre possible de dialogue, même si aucune initiative commune sur ces recrutements n’est annoncée à ce stade.

Les prochaines étapes se joueront dans les réponses concrètes des autorités : publication d’informations vérifiables, contact avec les familles, enquêtes sur les offres de travail et démarches auprès de Moscou pour les personnes disparues ou les dépouilles. Tant que ces éléments manquent, les chiffres collectifs décrivent l’ampleur possible du phénomène, mais ne remplacent pas la vérité attendue par chaque famille.