Un message vocal imitant la voix d’un proche, un faux courriel administratif ou une identité numérique fabriquée : l’intelligence artificielle rend certaines fraudes plus crédibles et plus faciles à multiplier. À Bamako, le débat porte désormais autant sur la détection de ces menaces que sur la capacité du Mali à bâtir une réponse coordonnée, sans laisser la technologie décider seule.
Des fraudes numériques qui changent d’échelle
La quatrième édition des Journées nationales de cybersécurité se tient à Bamako du 26 au 30 octobre 2026. L’ouverture officielle a eu lieu le mardi 27 octobre. Organisée par l’Autorité malienne de régulation des télécommunications, des technologies de l’information et de la communication et des postes (AMRTP), la rencontre réunit administrations, professionnels, chercheurs et étudiants autour de l’IA et de la sécurité du cyberespace. Le programme traite aussi des enjeux de souveraineté numérique et des moyens de renforcer les compétences locales.
À l’ouverture, le président de l’AMRTP, Saïdou Pona Sankaré, a averti que les outils d’IA générative et d’apprentissage automatique peuvent automatiser et personnaliser les attaques. Cette évolution complique le travail des enquêteurs : un hameçonnage — un faux message conçu pour soutirer des identifiants ou de l’argent — peut être rédigé dans un langage plus convaincant et diffusé à grande échelle.
Les données judiciaires donnent une mesure de la charge qui pèse déjà sur les services maliens. Le Pôle national de lutte contre la cybercriminalité a enregistré, en 2025, 1 338 procédures, dont 1 130 plaintes et 208 auto-saisines, c’est-à-dire des dossiers ouverts à l’initiative du parquet. Des médias maliens ont également rapporté que 834 procédures restaient en enquête. Ces chiffres comptabilisent des procédures, non des victimes uniques, et ne précisent pas combien d’affaires impliquaient l’IA.
À l’échelle continentale, INTERPOL estime que l’intelligence artificielle intervient dans 55 % des cyberinfractions signalées par les 36 pays africains couverts par son enquête 2026. Le chiffre décrit les déclarations recueillies par l’organisation ; il ne constitue pas un taux de prévalence établi pour chaque pays, ni une statistique propre au Mali. Le rapport évoque notamment les messages frauduleux générés par IA, les identités synthétiques et les hypertrucages, ces images, vidéos ou voix artificiellement fabriquées.
Une stratégie nationale à mettre en œuvre
Pour les victimes, les conséquences peuvent être immédiates : perte d’argent, usurpation de compte ou exposition de données personnelles. Les risques concernent aussi les entreprises et les administrations, dont les systèmes peuvent être visés par des intrusions ou des campagnes de fraude. Les usagers des services bancaires et du paiement mobile sont particulièrement concernés lorsque des criminels combinent des informations réelles et fabriquées pour tromper les contrôles d’identité.
L’IA peut toutefois servir à défendre ces mêmes systèmes. Des logiciels peuvent repérer des connexions inhabituelles, comparer des comportements et aider à trier les alertes. INTERPOL recommande aussi d’utiliser l’apprentissage automatique pour identifier des campagnes d’hameçonnage et accélérer l’analyse de preuves numériques. Ces outils ne remplacent ni les enquêteurs ni les décisions judiciaires : leurs alertes doivent être vérifiées, et leurs erreurs peuvent affecter des personnes innocentes.
Le Mali dispose désormais d’un cadre national qui doit donner une suite institutionnelle à ces enjeux. Le gouvernement a approuvé par décret, le 25 février 2026, la Stratégie nationale de cybersécurité et son plan d’action 2026-2030. En juin, les autorités ont annoncé des textes portant création d’une Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information. L’enjeu sera de traduire ces annonces en moyens, en coordination entre services et en protection effective des infrastructures essentielles.
Cette mise en œuvre ne relève pas seulement des spécialistes. Les administrations doivent sécuriser leurs données et former leurs agents. Les opérateurs numériques ont un rôle dans la prévention et le signalement des incidents. Pour le public, des procédures de vérification simples — notamment avant un transfert d’argent ou la transmission d’un code — peuvent limiter certaines fraudes. Mais la prévention individuelle ne saurait remplacer des services publics dotés de compétences, d’équipements et de règles claires.
La coopération régionale, un maillon essentiel
Une attaque peut partir d’un pays, utiliser des serveurs situés dans un autre et viser une victime au Mali. La coopération entre États devient donc déterminante pour préserver les preuves numériques et identifier les réseaux transfrontaliers. La CEDEAO, communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest, a développé un cadre régional de cybersécurité et de lutte contre la cybercriminalité. Le Mali, membre de la Confédération des États du Sahel avec le Burkina Faso et le Niger, participe aussi à des discussions sur les modalités de coopération avec la CEDEAO. La circulation des menaces numériques rend le partage d’informations opérationnelles particulièrement concret.
La priorité, à Bamako, sera de mesurer les résultats de la stratégie 2026-2030 : délais de réponse aux incidents, formation des équipes, traitement des plaintes et protection des systèmes publics. Les Journées nationales de cybersécurité offrent un espace d’échange, mais leur portée dépendra des décisions et des budgets qui suivront. Pour le Mali comme pour ses voisins ouest-africains, le défi consiste à tirer parti de l’IA défensive tout en gardant le contrôle humain, la transparence et les droits des usagers au centre de la réponse.
Programme des Journées nationales de cybersécurité 2026 · Annonce de l’AMRTP sur l’ouverture des JNC · Évaluation 2026 d’INTERPOL sur les cybermenaces en Afrique · Bilan 2025 du Pôle national de lutte contre la cybercriminalité, rapporté par la presse malienne · Information gouvernementale sur la stratégie nationale 2026-2030 · Stratégie régionale de cybersécurité de la CEDEAO