À Djouba, le procès de Riek Machar dépasse la question de la responsabilité pénale dans les affrontements de Nasir. Il met aussi à l’épreuve un accord de paix qui organise encore le partage du pouvoir au Soudan du Sud. La manière dont la justice traite cette affaire peut peser sur la confiance entre les camps politiques et sur la stabilité du pays.

Un procès au cœur d’un équilibre fragile

Le Soudan du Sud est indépendant depuis 2011. Après plusieurs années de guerre civile, le président Salva Kiir et son rival Riek Machar ont signé, le 12 septembre 2018, l’accord revitalisé de paix. Ce texte a réinstallé Machar au poste de premier vice-président et prévu un gouvernement de transition partagé entre les principales forces politiques.

L’accord a contribué à réduire les affrontements à grande échelle, mais son application est restée incomplète. Les arrangements de sécurité, le partage des responsabilités et la préparation des élections ont connu des retards. En février 2025, la période de transition a été prolongée une nouvelle fois, signe des difficultés persistantes à respecter le calendrier politique.

La crise se joue aussi à l’échelle régionale. L’IGAD, l’organisation est-africaine qui a accompagné les négociations de paix, suit la mise en œuvre de l’accord. L’Union africaine et les Nations unies appellent également les dirigeants à préserver le dialogue. En avril 2025, l’ONU avertissait déjà que l’affrontement politique entre Kiir et Machar s’était transformé en confrontation armée directe. Le point d’alerte de l’ONU sur la crise du processus de paix.

Machar conteste les accusations à l’audience

Le procès de Machar et de sept autres responsables s’est ouvert à Djouba le 23 septembre 2025. Les poursuites concernent les violences de mars 2025 à Nasir, dans l’État du Haut-Nil. Le ministère public accuse les prévenus d’avoir participé à des crimes liés à l’attaque d’une garnison gouvernementale, notamment de meurtre, de trahison et de crimes contre l’humanité. Les accusations restent à établir devant le tribunal. Le rapport des Nations unies sur la procédure et ses enjeux politiques.

Le 28 octobre 2026, lors de la 125e audience, Machar a poursuivi sa déposition de défense. Il a nié avoir ordonné aux jeunes combattants de l’Armée blanche de prendre la caserne de Nasir. Il a également contesté le récit que lui attribue l’accusation. Ces éléments rapportent sa version devant le tribunal ; ils ne constituent ni une décision judiciaire ni une conclusion indépendante sur les responsabilités.

Machar présente la procédure comme un « procès politique ». Il critique notamment l’affiliation partisane qu’il attribue à un procureur. Cette accusation lui appartient et doit être distinguée des faits judiciairement établis. Le caractère politiquement sensible du dossier rend toutefois essentielles l’indépendance du tribunal, la transparence des audiences et la possibilité, pour les parties, de contester les éléments présentés.

Radio Tamazuj a rapporté que l’audience du 28 octobre était la 125e et que Machar devait poursuivre son témoignage le lundi 2 novembre. Un compte rendu antérieur d’Eye Radio indiquait que la 124e séance s’était tenue le 26 octobre et annonçait la reprise des débats deux jours plus tard. Ces comptes rendus locaux concordent sur la séquence des audiences ; ils ne permettent pas, à eux seuls, de vérifier chaque déclaration prononcée à huis clos ou devant le tribunal. Le compte rendu d’Eye Radio avant l’audience du 28 octobre.

Nasir, entre récit judiciaire et crise politique

Dans sa défense, Machar replace les événements de Nasir dans une montée des tensions entre les forces liées aux signataires de l’accord. Il affirme avoir cherché à calmer la situation et décrit les combats comme le signe d’un possible retour à la guerre. Cette lecture est celle de l’accusé. Elle ne tranche pas la question de savoir qui a donné des ordres ni comment les violences se sont déroulées.

Le bilan avancé par les autorités est lui aussi à attribuer. Des documents officiels cités dans les rapports disponibles imputent aux forces associées à l’opposition et à l’Armée blanche la mort de 257 soldats sud-soudanais. Ce chiffre relève des accusations de l’enquête ; il ne doit pas être présenté comme un bilan définitivement établi par un jugement. L’attaque et ses conséquences ont aggravé les tensions dans le Haut-Nil, où les populations civiles sont exposées aux déplacements et à l’insécurité lorsque les affrontements reprennent.

La portée du procès ne se limite donc pas à Machar et aux autres prévenus. Pour les autorités, il s’agit de faire répondre des responsables présumés d’attaques meurtrières. Pour l’opposition, les poursuites soulèvent des questions sur l’équité du processus et l’avenir du partage du pouvoir. Pour les habitants, notamment dans les zones touchées par les combats, l’enjeu immédiat reste la sécurité et la possibilité d’éviter une nouvelle escalade.

L’ONU a souligné que les dirigeants de l’opposition restaient détenus et poursuivis, tout en insistant sur la nécessité d’une procédure équitable. Elle a aussi rappelé que la mise en œuvre de l’accord de paix et la préparation des élections prévues en décembre 2026 restent des enjeux centraux. La déclaration de l’ONU sur le procès et la transition politique.

Une échéance judiciaire, un test régional

La poursuite du témoignage de Machar, annoncée pour le 2 novembre, sera la prochaine étape immédiate du dossier. Le tribunal devra examiner les déclarations de la défense et les éléments de l’accusation avant de statuer. À ce stade, aucune culpabilité ne peut être tenue pour acquise.

En parallèle, l’IGAD et l’Union africaine devront mesurer si les engagements politiques de 2018 peuvent encore soutenir une transition négociée. Le procès ne remplacera pas les discussions sur la sécurité, le partage du pouvoir et les élections. Mais sa conduite peut renforcer, ou au contraire affaiblir, la confiance nécessaire à ces discussions. Au Soudan du Sud, c’est aussi cette confiance qui déterminera si la compétition politique reste dans les institutions.