Dans les paroisses tanzaniennes, le premier anniversaire des violences électorales a pris la forme d’un temps de prière, plutôt que d’une cérémonie nationale. Pour les familles endeuillées, le recueillement n’a pas remplacé les réponses attendues : qui est mort, dans quelles circonstances, et qui devra rendre des comptes ?
Une commémoration portée par les Églises et les familles
Le jeudi 29 octobre 2026, des fidèles se sont réunis dans des églises pour prier pour les personnes tuées, blessées ou disparues lors des troubles d’octobre 2025. Les responsables religieux avaient appelé à des messes et à des prières pour la paix, le repentir et la réconciliation. La journée s’est ensuite poursuivie sans cérémonie nationale officielle, tandis que les Tanzaniens reprenaient leurs activités.
À l’approche de cette date, les autorités avaient averti responsables religieux, opposants et militants contre toute mobilisation susceptible, selon elles, de provoquer des troubles. Le ministre de l’Intérieur, Patrobas Katambi, avait appelé au dialogue et à la stabilité. Dans ce climat, les rassemblements religieux ont offert un espace de mémoire, mais pas de débat public sur les responsabilités.
L’ambassade des États-Unis à Dar es Salaam a rendu hommage aux victimes et à leurs proches, en disant vouloir empêcher que les violences tombent dans l’oubli. Cette prise de position diplomatique s’ajoute à une demande plus ancienne des familles et des organisations tanzaniennes : connaître le sort des disparus et obtenir reconnaissance, soins et réparations.
Un bilan officiel, des questions toujours ouvertes
Une commission d’enquête présidentielle, présidée par l’ancien juge en chef Mohamed Chande Othman, a recensé au moins 518 morts liés aux violences électorales. Son rapport, remis en avril 2026, compte 490 hommes et 28 femmes. Il fait aussi état de plus de 2 000 blessés. Ces chiffres décrivent le bilan établi par la commission ; ils ne clôturent pas le débat sur l’ampleur réelle des pertes.
Des organisations de défense des droits humains estiment que des décès ont pu ne pas être documentés, notamment lorsque des familles ont enterré leurs proches sans signalement officiel. Human Rights Watch souligne aussi que la commission n’a pas examiné de façon suffisamment approfondie le rôle des forces de sécurité. Le gouvernement a ensuite créé une seconde commission chargée d’enquêter sur d’éventuelles responsabilités pénales. Au 29 octobre, cette enquête recueillait encore des éléments à Dar es Salaam.
Les divergences portent donc autant sur le nombre de victimes que sur la manière d’établir les faits. Le rapport officiel décrit les événements comme des émeutes organisées et avance des éléments sur leur préparation. Les défenseurs des droits humains demandent, eux, que les allégations d’usage excessif de la force et les disparitions soient examinées indépendamment. À ce stade, ces lectures ne se substituent pas à une procédure judiciaire établissant les responsabilités individuelles.
La commission a aussi relié les violences à des griefs politiques et sociaux plus anciens, dont la demande de réformes démocratiques, le coût de la vie et la défiance envers les institutions. Ce contexte n’explique pas à lui seul les actes commis, mais il éclaire la fragilité du lien entre une partie de la population et le pouvoir. Le bilan et les suites de l’enquête en Tanzanie restent au cœur de cette controverse.
La justice et les réparations au centre des attentes
Pour les familles, les conséquences se mesurent au quotidien. Certaines n’ont toujours pas de nouvelles d’un proche disparu. D’autres doivent financer les soins de personnes blessées, parfois durablement handicapées. La directrice exécutive du Centre juridique des droits humains tanzanien, Anna Henga, plaide pour un fonds spécial destiné aux familles endeuillées et aux survivants. Elle soutient aussi la création d’une journée nationale de commémoration, afin que la reconnaissance des victimes ne repose pas uniquement sur des initiatives religieuses ou familiales.
La question dépasse l’indemnisation financière. Une réparation peut aussi passer par l’accès aux dossiers, l’identification des personnes disparues, des enquêtes crédibles et la reconnaissance publique des souffrances. Tant que les conclusions des investigations ne sont pas rendues accessibles et suivies de mesures concrètes, la confiance entre les citoyens et les institutions restera mise à l’épreuve.
Les inquiétudes concernent également l’espace civique. Amnesty International affirme qu’au moins 64 personnes ont été poursuivies au titre de la loi antiterroriste, qu’elle juge utilisée pour viser des opposants et des voix critiques. Il s’agit d’un décompte rapporté par l’organisation, qui demande que les accusations et les procédures soient examinées au regard des garanties judiciaires. La police, de son côté, avait justifié ses avertissements autour de l’anniversaire par la prévention de nouveaux troubles.
Un enjeu pour la Tanzanie et l’Afrique de l’Est
La crise intervient dans la trajectoire politique d’un pays où la compétition électorale et la place de l’opposition ont été contestées avant même le scrutin d’octobre 2025. Des candidats de partis d’opposition majeurs n’ont pas pu concourir, tandis que le dirigeant de CHADEMA, Tundu Lissu, était détenu et poursuivi pour trahison. Ces éléments nourrissent les questions sur l’inclusivité politique et la capacité des institutions à arbitrer les désaccords sans violence.
La Tanzanie siège dans la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), organisation régionale qui réunit plusieurs pays voisins autour de la coopération économique et politique. La stabilité tanzanienne compte donc pour les échanges et la circulation dans la région. Mais elle dépend aussi de la confiance dans les mécanismes nationaux de justice et dans les processus électoraux. Pour les partenaires africains, l’enjeu n’est pas seulement d’éviter une nouvelle flambée : il est de savoir si les enquêtes pourront établir les faits sans laisser de côté les responsabilités possibles des acteurs étatiques ou non étatiques.
La prochaine étape se joue dans le travail des commissions et dans la publication de conclusions vérifiables. La commission criminelle a indiqué avoir terminé la collecte d’éléments dans les districts de Dar es Salaam et poursuivre ses investigations. Pour les familles, toutefois, l’anniversaire rappelle surtout l’écart entre un bilan officiel désormais établi et une vérité judiciaire qui reste à construire.