En Tunisie, le travail d’un journaliste peut désormais se retrouver au cœur d’une procédure antiterroriste. Le 27 octobre 2026, Zied El-Heni a été condamné à quatre ans de prison dans une affaire liée à des enregistrements divulgués. La décision relance une question centrale : quelles garanties protègent les journalistes lorsqu’ils enquêtent sur des faits politiquement sensibles ?

Une affaire née d’enregistrements divulgués

La chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme du tribunal de première instance de Tunis a prononcé la peine, avec exécution immédiate, selon l’Agence Tunis Afrique Presse (TAP), citée par La Presse de Tunisie. Zied El-Heni, journaliste indépendant et membre fondateur du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), a comparu par visioconférence depuis la prison de Mornaguia. La Fédération internationale des journalistes (FIJ) rapporte qu’il n’a pas pu assister aux plaidoiries finales de ses avocats.

La procédure concerne des enregistrements audio attribués à Mondher Ounissi, ancien dirigeant par intérim du mouvement Ennahdha. Le journaliste avait réalisé un reportage à leur sujet. Les éléments rapportés par les médias tunisiens indiquent que l’accusation porte notamment sur le défaut de signalement d’informations liées à un possible acte terroriste et sur des contacts avec des agents d’un État étranger. Ces accusations restent celles retenues par la justice ; elles ne doivent pas être confondues avec une preuve indépendante de culpabilité.

Dans la même affaire, Mondher Ounissi a été condamné à neuf ans de prison. D’autres prévenus, dont plusieurs jugés par contumace, ont écopé de peines de 25 ans, selon les comptes rendus de la TAP repris par La Presse de Tunisie et Webdo. La FIJ précise que la défense conteste les conditions dans lesquelles s’est déroulé le procès. Ces éléments décrivent les décisions rapportées, sans préjuger de l’issue d’éventuels recours.

Le dossier intervient après une autre condamnation visant El-Heni. Le 7 mai 2026, un tribunal de Tunis lui a infligé un an de prison pour des propos publiés sur les réseaux publics de communication, d’après la TAP, citée par La Presse de Tunisie. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a également rapporté cette peine. Il s’agit de deux procédures distinctes : la peine de quatre ans n’est donc pas simplement une prolongation juridique de la condamnation de mai.

Le cadre politique et judiciaire tunisien

Depuis le 25 juillet 2021, date à laquelle le président Kaïs Saïed a suspendu le Parlement et engagé une concentration du pouvoir exécutif, les rapports entre institutions et contre-pouvoirs sont au centre des débats politiques tunisiens. Le président présente ses décisions comme une réponse aux blocages et à la corruption. Des organisations de défense des droits et des journalistes, elles, alertent sur le recul des garanties démocratiques et l’usage de poursuites pénales contre des voix critiques. Ces lectures opposées ne dispensent pas d’examiner précisément les preuves et les garanties de procédure dans chaque dossier.

La question est particulièrement sensible lorsque le droit antiterroriste croise le travail d’information. Un journaliste peut être amené à recevoir des documents, vérifier des enregistrements ou protéger l’identité d’une source. La FIJ rapporte que, dans le dossier d’El-Heni, les accusations concernent notamment une demande de vérification d’information et son refus de remettre son téléphone aux autorités sans mandat, au nom de la confidentialité des sources. C’est la présentation de l’organisation professionnelle ; les autorités judiciaires, pour leur part, ont retenu des infractions liées au terrorisme.

Cette distinction compte pour les journalistes comme pour le public. Si la loi sanctionne des actes établis, elle doit aussi préserver la possibilité d’enquêter sans assimiler automatiquement le contact avec une source à une participation à ses activités. La protection du secret des sources n’est pas un privilège personnel : elle permet aux médias de vérifier des informations que des acteurs puissants préféreraient parfois garder confidentielles. À l’inverse, les accusations pénales doivent être examinées sur la base des faits et selon une procédure équitable.

La condamnation de mai montre aussi que les risques ne se limitent pas aux enquêtes antiterroristes. Le CPJ indique que cette première peine était liée à un article du Code des télécommunications et à des propos concernant les poursuites contre un confrère. Pour les rédactions, la multiplication de procédures distinctes peut compliquer la couverture de la justice et encourager l’autocensure, même sans interdiction formelle de publier. Pour les lecteurs, l’enjeu est l’accès à des informations contradictoires et vérifiables.

Un écho régional à suivre

La Tunisie appartient à l’Union du Maghreb arabe (UMA), organisation régionale d’Afrique du Nord. Son fonctionnement politique et la situation de ses médias s’inscrivent aussi dans un voisinage où les trajectoires nationales diffèrent fortement. Il serait donc trompeur de parler d’une seule expérience nord-africaine. Mais les débats tunisiens sur l’indépendance de la justice, la sécurité et la liberté d’expression trouvent un écho au-delà des frontières, notamment auprès des journalistes et des organisations professionnelles de la région.

La suite dépendra des voies de recours et des décisions judiciaires à venir. Les observateurs suivront également les conditions de détention d’El-Heni, l’accès de la défense aux procédures et le traitement du secret des sources. À Tunis comme dans les autres régions du pays, la portée concrète de cette affaire se mesurera aussi à la capacité des médias à continuer d’enquêter sur les dossiers sensibles sans que le débat public ne se réduise à la crainte de poursuites.

Les faits de procédure rapportés ici ont été recoupés entre des médias tunisiens, notamment La Presse de Tunisie et Webdo, et des organisations professionnelles ou de défense de la presse, dont la FIJ et le CPJ. Le SNJT, organisation nationale des journalistes, est également associé aux prises de position rapportées par la FIJ. Les accusations pénales sont présentées comme telles et non comme des faits judiciairement établis au-delà de la condamnation annoncée.