Une puissance aérienne peut-elle protéger un pays lorsque ses tensions s’accumulent à l’intérieur comme à ses frontières ? En Éthiopie, l’arrivée annoncée de nouveaux avions de combat intervient au milieu d’une reprise des affrontements dans le nord et d’une relation diplomatique dégradée avec l’Érythrée.
Une annonce militaire dans une région sous tension
L’Éthiopie occupe une place stratégique dans la Corne de l’Afrique. Addis-Abeba accueille le siège de l’Union africaine. Le pays est aussi membre de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale qui travaille notamment sur la coopération et la stabilité en Afrique de l’Est.
Mais les équilibres régionaux restent fragiles. Au nord, les combats ont repris dans les régions du Tigré, de l’Afar et de l’Amhara, selon le secrétaire général des Nations unies. Celui-ci a appelé les parties à cesser les hostilités et à reprendre le dialogue dans le cadre de l’accord de Pretoria, conclu en novembre 2022 entre le gouvernement fédéral et les autorités du Tigré. L’ONU s’est également dite préoccupée par des informations faisant état de la présence de forces érythréennes en Éthiopie.
Les relations entre Addis-Abeba et Asmara se sont, elles aussi, tendues. Le 1er octobre, la Commission de l’Union africaine a appelé l’Éthiopie, l’Érythrée et l’Égypte à la retenue et au dialogue diplomatique. Cette prise de position souligne que les tensions dépassent le seul face-à-face éthiopio-érythréen, même si elle ne précise pas les différends propres à chaque relation.
Douze avions annoncés, quatre systèmes attendus
Le 28 octobre, le Premier ministre Abiy Ahmed a annoncé que l’Éthiopie avait reçu douze chasseurs Su-35 russes. Il s’exprimait depuis Moscou, où il participait au troisième sommet Russie-Afrique. L’agence publique éthiopienne ENA a également rapporté cette annonce. Le média spécialisé Janes indique que des images diffusées par les autorités montrent deux appareils portant des marques éthiopiennes ; ces éléments recoupent la présence d’avions, mais ne permettent pas à eux seuls de vérifier publiquement l’ensemble de la livraison annoncée.
Abiy Ahmed affirme que les appareils sont arrivés un an avant la date prévue dans le cadre d’un accord avec Moscou. Il a aussi annoncé la livraison future de quatre batteries S-400, des systèmes de défense aérienne conçus pour intercepter des aéronefs et des missiles. Aucune date de remise n’a été communiquée dans l’annonce. Le calendrier avancé et le nombre d’équipements reposent donc sur les déclarations du gouvernement éthiopien.
Le chef du gouvernement présente ces acquisitions comme un moyen de dissuader toute agression et de défendre la souveraineté du pays. Cette justification officielle décrit l’objectif revendiqué ; elle ne permet pas, à elle seule, d’établir l’usage qui sera fait des appareils ni l’effet réel de leur arrivée sur la sécurité régionale.
Le Su-35 est un avion de combat multirôle : il peut mener des missions de défense aérienne et frapper des objectifs au sol. Les S-400, eux, relèvent de la défense sol-air. Leur mise en service suppose du personnel formé, une chaîne de maintenance et une coordination avec les autres moyens militaires. La livraison annoncée ne signifie donc pas que toutes ces capacités sont déjà pleinement opérationnelles.
Un renforcement qui ne règle pas les crises intérieures
Ces équipements s’inscrivent dans une relation militaire de longue date entre l’Éthiopie et la Russie. L’accord de coopération évoqué par les autorités ne se limite pas aux achats d’armes : en 2021, l’agence publique ENA faisait état d’ententes portant aussi sur la formation et la coopération technique. Moscou demeure ainsi un partenaire de défense d’Addis-Abeba, tandis que le gouvernement éthiopien diversifie ses liens extérieurs.
Pour l’État fédéral, des avions de combat et des systèmes antiaériens peuvent renforcer la surveillance de l’espace aérien et la capacité de réponse militaire. Mais ils ne remplacent ni les négociations politiques ni les dispositifs nécessaires à l’application de l’accord de Pretoria. Les affrontements dans le nord touchent directement les habitants des zones concernées, tandis que les tensions avec l’Érythrée font peser un risque sur les échanges et la sécurité des régions frontalières.
Le coût des équipements et de leur entretien n’a pas été précisé dans les informations publiques consultées. Leur financement, les besoins de formation et les dépenses durables de maintenance feront partie des enjeux à surveiller. Dans un pays confronté à plusieurs foyers de conflit, les choix budgétaires de défense peuvent aussi peser sur les ressources disponibles pour les services publics et la reconstruction.
Une portée qui dépasse Addis-Abeba
La livraison annoncée confirme que la coopération militaire avec la Russie se poursuit en Afrique de l’Est. Elle intervient au moment où les relations entre États de la Corne de l’Afrique sont sous surveillance de l’Union africaine et où l’ONU met en garde contre une extension des affrontements. Cela ne suffit pas à conclure que l’acquisition entraînera une escalade ; le risque dépendra aussi des décisions diplomatiques et des évolutions sur le terrain.
Le prochain point décisif reste la mise en œuvre du processus de Pretoria et la capacité des parties à interrompre les combats. À l’échelle régionale, les appels au dialogue de l’Union africaine devront se traduire par des échanges maintenus entre Addis-Abeba, Asmara et Le Caire. Pour l’Éthiopie, la question est désormais double : intégrer les nouveaux équipements à ses forces et éviter que le renforcement militaire ne relègue au second plan les efforts nécessaires à la désescalade.