Le soir, les étals restent ouverts tant que des clients circulent. À Nyala, dans l’ouest du Soudan, cette activité ordinaire s’est transformée en scène de frappe aérienne. Mais le bilan exact reste disputé, signe des difficultés à documenter les violences dans une ville tenue par les Forces de soutien rapide.

À Nyala, un marché pris dans la guerre

Le Soudan est en guerre depuis avril 2023. Le conflit oppose les Forces armées soudanaises aux Forces de soutien rapide (FSR), un groupe paramilitaire. Les combats ont fragmenté le contrôle du territoire et provoqué des déplacements massifs. Khartoum, capitale du pays, est sous l’autorité du camp militaire, tandis que Nyala, capitale de l’État du Darfour du Sud, est contrôlée par les FSR.

Nyala se trouve ainsi au cœur d’un rapport de force territorial, mais ses marchés restent des lieux de travail et d’approvisionnement pour les habitants. Des vendeuses de nourriture et de thé y gagnent leur vie, parfois à proximité de combattants venus s’y rassembler. Cette proximité expose les civils aux frappes sans faire d’eux des combattants.

La région relève de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale de la Corne de l’Afrique. Le Soudan a repris sa pleine participation à l’IGAD en février 2026. L’Union africaine et l’IGAD soutiennent un processus politique inclusif conduit par les Soudanais et rejettent l’idée d’une solution exclusivement militaire.

Des bilans différents, un accès difficile aux victimes

La frappe a touché le marché de Tanqonj, dans le quartier de Dumaya, à Nyala, le lundi 26 octobre au soir, selon plusieurs médias soudanais et internationaux. Emergency Lawyers, réseau soudanais de défense des droits humains, a fait état de 102 morts et 113 blessés. Le groupe indique que des femmes et des enfants figurent parmi les victimes.

Ce chiffre n’est toutefois pas confirmé par toutes les sources disponibles. Médecins Sans Frontières (MSF), qui travaille à Nyala, a déclaré que son hôpital avait reçu 36 corps après la frappe et soigné plus de 150 personnes blessées. Ces données hospitalières ne constituent pas nécessairement le bilan complet : les victimes ont pu être transportées ailleurs, et l’accès aux informations reste difficile.

Le 28 octobre, Radio Dabanga a rapporté que les autorités sanitaires liées à l’administration des FSR à Tasis avançaient un bilan plus élevé : 188 morts et 356 blessés. Cette estimation n’est pas indépendante de cette administration et demeure contestée. Le bilan définitif, l’identité de toutes les victimes et les circonstances précises de la frappe restent donc à établir.

L’attribution est également à manier avec prudence. Emergency Lawyers et MSF ont désigné l’armée soudanaise comme responsable. Des témoins interrogés par l’Associated Press ont décrit une frappe de drone vers 20 heures. Un porte-parole d’une force combattant aux côtés de l’armée a, de son côté, présenté l’opération comme une attaque ciblée contre des recrues des FSR. Ces versions ne remplacent pas une enquête indépendante.

Les civils exposés à une guerre menée à distance

Les drones permettent aux deux camps de frapper loin des lignes de front. Leur emploi croissant étend le danger aux marchés, aux quartiers résidentiels et aux infrastructures. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a indiqué que les attaques de drones avaient tué au moins 306 personnes et blessé des centaines d’autres au cours des trois premières semaines d’octobre, dans plusieurs régions du Soudan.

À Nyala, l’impact dépasse les seuls blessés. Une frappe sur un marché peut interrompre les ventes, raréfier les produits et priver des familles de revenus. Les petits vendeurs, qui dépendent souvent de transactions quotidiennes, ont peu de moyens pour absorber une fermeture ou la perte de leur stock. Pour les habitants, la crainte d’une nouvelle attaque peut aussi rendre plus risqués les déplacements vers les commerces et les structures de santé.

La vérification reste un enjeu central. L’accès limité à la ville, l’insécurité et l’absence de listes consolidées contribuent aux écarts entre les bilans. Il faut donc distinguer les corps reçus dans un établissement de santé, les chiffres annoncés par des groupes locaux et les estimations des autorités liées à une partie au conflit. À ce stade, aucune de ces données ne permet, à elle seule, de fixer le bilan complet.

Une épreuve pour la protection des populations

La frappe survient alors que l’ONU documente une hausse des pertes civiles causées par les drones. Le phénomène concerne plusieurs États soudanais et met sous pression les services de santé, déjà confrontés à l’afflux de blessés et au manque de moyens. Les civils des zones contrôlées par l’un ou l’autre camp restent exposés, même loin des combats terrestres.

Pour l’IGAD et l’Union africaine, la priorité affichée demeure une désescalade et une issue politique soudanaise. La reprise des consultations avec les acteurs politiques ne suffit pas à protéger les habitants tant que les frappes continuent. Les prochains éléments à suivre sont la confirmation indépendante du bilan de Tanqonj, l’ouverture d’une enquête sur les circonstances de l’attaque et les mesures concrètes prises par les parties pour épargner les civils.

Sources consultées : témoignages et données hospitalières rapportés par l’Associated Press, point de situation de Médecins Sans Frontières à Nyala, écarts entre les bilans rapportés par Radio Dabanga, données de l’ONU sur les frappes de drones en octobre, communiqué de l’IGAD sur le retour du Soudan dans l’organisation et position de l’Union africaine sur une issue politique au Soudan.