De l’alerte précoce aux partenariats universitaires, le nouveau cadre entre l’Union africaine et la Russie couvre des domaines très différents. Sa portée dépendra toutefois moins de la liste annoncée que des projets financés, des institutions mobilisées et des résultats obtenus dans les États membres.
Un cadre continental, à concrétiser dans les pays
Le 28 octobre 2026, à Moscou, Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’Union africaine (UA), et Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, ont signé un plan d’action pour 2027-2029. La signature s’est tenue en marge du troisième sommet Russie-Afrique, organisé les 28 et 29 octobre dans la capitale russe. Le document prolonge un mémorandum sur les principes de leurs relations et de leur coopération, conclu en 2019.
Le plan énumère 19 domaines de coopération. Il s’agit d’un cadre entre la Commission de l’UA et la Fédération de Russie, et non d’un accord qui imposerait directement des obligations aux pays africains. L’UA précise qu’il ne crée pas de droits ni d’obligations au regard du droit international. Sa mise en œuvre dépendra donc d’initiatives concrètes et de décisions prises avec les États concernés.
Cette distinction compte. La Commission de l’UA porte des priorités communes, mais les gouvernements nationaux gardent la responsabilité de leurs politiques en matière de sécurité, d’énergie, de commerce et de recherche. En juillet 2026, lors de consultations de haut niveau, les deux parties avaient déjà examiné les plans de coopération arrivant à échéance et préparé celui de 2027-2029. Le nouveau texte s’inscrit ainsi dans une relation institutionnelle suivie, plutôt que dans une initiative isolée.
Sécurité et technologies parmi les axes annoncés
La paix et la sécurité occupent une place importante dans le document. Les activités envisagées portent sur la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale organisée, ainsi que sur les échanges d’expertise et le renforcement des capacités institutionnelles. L’UA les rattache à son objectif de « faire taire les armes » sur le continent d’ici 2030.
Le plan ne précise pas, dans son annonce publique, quels pays participeront à chaque activité, quels moyens seront engagés ni selon quel calendrier les résultats seront évalués. Il faudra donc distinguer les intentions inscrites dans le cadre des programmes effectivement lancés. Dans un domaine aussi sensible, la coopération annoncée ne permet pas, à elle seule, de conclure à un changement des dispositifs de sécurité nationaux.
Le volet technologique inclut l’intelligence artificielle, la transformation numérique, la cybersécurité et les technologies spatiales. L’UA mentionne notamment des travaux conjoints et des systèmes d’alerte précoce assistés par l’IA, destinés à repérer des risques de conflit, des urgences sanitaires ou des catastrophes naturelles. Leur utilité dépendra de l’accès aux données, des compétences locales et des règles encadrant leur usage.
Les autres domaines comprennent l’énergie, les transports, l’agriculture, la gestion de l’eau, l’adaptation climatique, la santé, l’aide humanitaire, l’éducation, le commerce, l’investissement et la coopération financière. La culture, le sport, la jeunesse, la protection de l’enfance et la préservation du patrimoine figurent également dans le cadre. L’UA met en avant la formation, les échanges de connaissances et les partenariats universitaires, enjeux déterminants pour que les compétences et les bénéfices ne restent pas concentrés dans quelques institutions.
Des échanges économiques aux partenariats sécuritaires
Le plan intervient alors que les relations russo-africaines associent diplomatie, échanges commerciaux et coopération militaire. Les intérêts et les choix varient d’un pays à l’autre : les priorités d’un importateur de céréales en Afrique du Nord ne sont pas nécessairement celles d’un État du Sahel ou d’Afrique centrale. L’accord continental ne doit donc pas faire oublier la diversité des partenariats nationaux.
Dans l’agriculture, les exportations russes vers le continent ont représenté 2,9 milliards de dollars au premier semestre 2026, en hausse de 35 % par rapport à la même période de 2025, selon des estimations relayées par Interfax à partir de données du centre russe Agroexport. Plus de 11 millions de tonnes de produits agricoles auraient été expédiées, principalement du blé. L’Égypte était la première destination en volume, devant le Soudan et le Kenya. Ces chiffres décrivent des ventes russes : ils ne mesurent pas, à eux seuls, leur effet sur les prix alimentaires ou la sécurité d’approvisionnement des pays importateurs.
Le volet militaire s’inscrit lui aussi dans une relation déjà établie avec plusieurs gouvernements africains. L’Institut suédois de recherche sur la défense (FOI) recensait au moins 57 accords intergouvernementaux de coopération militaire couvrant 39 États africains en mars 2026. Ce décompte ne signifie pas que tous ces accords ont la même ampleur ou se traduisent par des activités comparables.
Pour les transferts d’armes, l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) estime que la Russie représentait 15 % des importations africaines de grands systèmes d’armes entre 2021 et 2025, derrière les États-Unis, à 19 %, et la Chine, à 17 %. Le SIPRI relève aussi une baisse de 41 % des importations de ces systèmes par les États africains par rapport à la période 2016-2020. Ces données montrent un marché diversifié et en évolution, pas une relation uniforme à l’échelle du continent.
Le test sera celui de la mise en œuvre
Pour les gouvernements africains, l’enjeu sera de traduire les axes communs en partenariats répondant à leurs priorités nationales, sans confondre annonces diplomatiques et résultats. Pour les populations, l’effet dépendra de bénéfices concrets : accès à la formation et aux soins, infrastructures utiles, meilleure préparation aux crises ou débouchés économiques. Les capacités de mise en œuvre peuvent aussi différer entre capitales, villes secondaires et régions moins bien desservies.
À l’échelle continentale, le plan est présenté comme un appui aux objectifs d’intégration et de développement de l’Agenda 2063 de l’UA. Il offre à Moscou et à la Commission de l’Union un cadre de dialogue, mais ne fixe pas publiquement de financement global ni de mécanisme détaillé de suivi. Les prochaines étapes à surveiller seront donc les programmes opérationnels, les pays participants, les ressources mobilisées et la façon dont les États membres seront associés aux décisions.
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