La coopération industrielle entre l’Afrique du Sud et l’Ouzbékistan pourrait s’étendre du gaz au charbon. Pour Sasol, groupe sud-africain spécialisé dans l’énergie et la chimie, l’enjeu est de vendre son savoir-faire à l’étranger tout en explorant de nouvelles filières. Mais les échanges annoncés à Tachkent restent préliminaires : aucun contrat ni investissement n’a été rendu public.

Un dialogue industriel déjà engagé

Le 21 octobre 2026, Feruza Khamidova, première vice-ministre ouzbèke des Mines et de la Géologie, a rencontré Lawrence Jacobs, vice-président de Sasol pour le Moyen-Orient et l’Asie centrale. Le ministère ouzbek indique que les discussions ont porté sur l’usage des technologies du groupe dans la transformation des matières premières, ainsi que sur les possibilités de projets communs dans le secteur du charbon. Cette rencontre est rapportée par les autorités ouzbèkes; aucune confirmation indépendante ni annonce d’accord définitif n’a été trouvée.

Les échanges prolongent une discussion officielle tenue à Tachkent le 15 mars 2026. Le ministre ouzbek de l’Investissement, de l’Industrie et du Commerce, Laziz Kudratov, avait alors reçu Sarushen Pillay, vice-président exécutif de Sasol. Les deux parties avaient évoqué une éventuelle participation du groupe sud-africain au projet Coal-to-Olefins, ou CTO. Il s’agirait de convertir du charbon en oléfines, des composés servant notamment de matières premières à l’industrie des plastiques et à la chimie.

La formulation reste importante : les autorités ont fait état de pistes de coopération, pas d’une décision d’investissement. Un projet de cette ampleur suppose encore des choix techniques et commerciaux, ainsi que des décisions sur son financement, ses approvisionnements et ses débouchés. Les informations publiques disponibles ne précisent ni calendrier ni capacité de production envisagée.

Du gaz déjà transformé en carburants

Sasol dispose déjà d’un précédent industriel dans le pays. Le complexe Uzbekistan GTL transforme du gaz naturel en carburants liquides grâce au procédé Slurry Phase Distillate développé par l’entreprise sud-africaine. Le gaz est converti en gaz de synthèse, puis traité pour produire notamment du diesel synthétique, du kérosène et du naphta. L’agence publique ouzbèke chargée de la promotion des investissements décrit cette technologie et indique que le site se trouve dans la région de Qashqadaryo.

Cette expérience donne une base concrète aux discussions, sans garantir leur aboutissement. Le gaz-to-liquids, ou GTL, désigne la conversion du gaz en produits liquides. Le CTO envisagé serait une autre voie : fabriquer des produits chimiques à partir du charbon. Ce sont des procédés distincts, mais tous deux visent à transformer des ressources locales en produits industriels de plus grande valeur, plutôt qu’à les vendre uniquement à l’état brut.

Pour Tachkent, cette stratégie peut soutenir la production locale de produits chimiques et renforcer l’utilisation de ressources nationales. Pour Sasol, elle pourrait ouvrir un débouché de licence ou de partenariat hors de son marché historique. Toutefois, la rentabilité dépendrait des coûts d’équipement et d’exploitation, de l’accès au charbon et de la demande des industries utilisatrices. Aucun détail public ne permet encore d’évaluer ces paramètres.

Un groupe sud-africain entre industrie lourde et nouvelles filières

Basé à Johannesburg, Sasol porte une histoire industrielle étroitement liée au charbon. En Afrique du Sud, ses installations de Secunda ont développé la conversion de cette ressource en carburants et produits chimiques. L’entreprise cherche aujourd’hui à diversifier ses activités, mais cette évolution ne signifie pas l’abandon immédiat des procédés fossiles. Ses projets à l’étranger et ses nouvelles initiatives bas carbone avancent en parallèle.

En septembre 2026, Sasol a annoncé un premier contrat commercial de carburant d’aviation durable avec l’opérateur White Desert, pour des vols entre Le Cap et l’Antarctique. Le carburant doit être produit à Natref, en Afrique du Sud, à partir de matières premières d’origine biologique, dont des huiles usagées. Cet accord marque une piste différente du charbon, mais il ne démontre pas à lui seul que cette production peut remplacer à grande échelle les carburants conventionnels.

Autre chantier, en août, Sasol a confié à l’entreprise chinoise Envision une étude de conception pour un système d’hydrogène renouvelable à Sasolburg. L’étude doit évaluer l’intégration d’énergies renouvelables, de stockage par batteries et d’électrolyseurs. Selon ses résultats et de futures décisions d’investissement, l’hydrogène pourrait alimenter la production d’e-méthanol et, éventuellement, de carburant d’aviation durable. Il s’agit encore d’une étude, pas d’une installation annoncée comme opérationnelle.

Des enjeux différents entre les deux pays

Pour l’Afrique du Sud, l’expansion internationale de ses technologies peut préserver des compétences industrielles et créer des revenus liés à l’ingénierie ou aux licences. Mais l’héritage charbonnier de Sasol reste une question centrale dans la transition énergétique du pays. Les nouvelles activités liées à l’hydrogène ou aux carburants durables doivent donc être appréciées à l’aune de leur mise en œuvre réelle, et non seulement des annonces.

En Ouzbékistan, les bénéfices potentiels se situeraient du côté de la transformation locale et de la création de chaînes industrielles. Ils dépendraient cependant des retombées concrètes : emplois, compétences transférées, recettes publiques et accès aux produits finaux. Les conséquences environnementales, la consommation d’eau et d’énergie et les émissions associées à la transformation du charbon seraient également déterminantes. Les éléments rendus publics jusqu’ici ne répondent pas à ces questions.

La dimension régionale est différente dans chaque pays. L’Afrique du Sud appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, tandis que l’Ouzbékistan se situe en Asie centrale. Il ne s’agit donc pas d’un projet porté par une organisation économique régionale africaine. Sa portée panafricaine tient plutôt à la capacité d’une entreprise du continent à exporter des technologies, à négocier des partenariats et à diversifier ses marchés.

La prochaine étape à surveiller est la transformation de ces discussions en décisions vérifiables : étude de faisabilité, accord technologique, financement ou calendrier de construction. Tant qu’aucune de ces étapes n’est annoncée, le projet charbon-oléfines demeure une possibilité explorée, et non un nouveau site industriel confirmé. Le contraste entre cette piste fossile et les investissements sud-africains dans les carburants durables résume le choix auquel Sasol est confronté : valoriser ses compétences historiques tout en démontrant que ses nouvelles filières peuvent prendre une place mesurable.