À Mbarara, dans l’ouest de l’Ouganda, une prévention qui ne demande que deux injections par an suscite un intérêt marqué. Mais l’innovation ne protège personne tant qu’elle reste difficile à obtenir. La question dépasse donc le choix du médicament : elle touche aussi à la continuité des soins de proximité et à la capacité du pays à répondre aux besoins des personnes les plus exposées.

Une nouvelle option dans la prévention ougandaise

Le lénacapavir est un médicament injectable utilisé en prophylaxie préexposition, ou PrEP : un traitement préventif destiné aux personnes séronégatives exposées au risque de contracter le VIH. Administré deux fois par an, il vient compléter les comprimés quotidiens et le cabotégravir, une autre PrEP injectable dont les doses sont espacées de deux mois.

L’Organisation mondiale de la santé recommande depuis juillet 2025 de proposer le lénacapavir comme option supplémentaire, au sein d’une prévention combinée. Les essais cliniques ont montré une très forte efficacité. Toutefois, le médicament ne remplace ni le dépistage ni les autres moyens de prévention. Un test du VIH reste nécessaire avant de commencer ou de poursuivre une PrEP injectable. Les recommandations de l’OMS sur le lénacapavir insistent également sur l’importance d’élargir le choix offert aux personnes.

L’Ouganda a lancé son déploiement national le 17 avril 2026, après la réception d’un premier lot de 19 200 doses en février, selon des informations du ministère de la Santé et de la presse nationale. La distribution initiale cible des zones prioritaires et des établissements sélectionnés. Le lancement national ne signifie donc pas que le médicament est disponible partout, ni en quantité suffisante. Le ministère ougandais de la Santé a présenté le déploiement comme une option de prévention supplémentaire.

À Mbarara, l’accès reste le point décisif

Dans cette ville de la région occidentale, les quelques doses disponibles sont réparties entre plusieurs districts. Des personnes qui souhaitent le lénacapavir se voient parfois proposer le cabotégravir, ou une PrEP orale, en fonction des stocks et des services accessibles. Le choix réel dépend ainsi autant des préférences individuelles que de l’approvisionnement des centres de santé.

Pour les travailleuses du sexe accompagnées par l’organisation Action for Improved Health and Wealth, l’espacement des injections peut faciliter la prévention. Il réduit la nécessité de prendre un comprimé chaque jour, une contrainte parfois associée à la stigmatisation ou à la difficulté de garder un traitement discret. La militante Immaculate Nyamwija évoque un répit de six mois entre les doses. Lisa Mutoni, travailleuse du sexe rwandaise installée en Ouganda, rapporte pour sa part qu’elle a parfois cherché le médicament sans le trouver. Ces témoignages décrivent des expériences individuelles, pas une mesure exhaustive de la disponibilité nationale.

La pénurie n’est pas le seul obstacle. Immaculate Nyamwija affirme que les réductions de financement ont aussi diminué les activités de proximité : dépistage, information et distribution de moyens de prévention dans les communautés. Lorsque ces services reculent, les personnes éloignées des centres de santé risquent de consulter tardivement. Cela peut retarder le diagnostic et l’accès aux soins.

L’enjeu est particulièrement visible dans la région de Mbarara. Les données citées par les autorités locales situent la prévalence du VIH dans la ville autour de 10 %, un niveau supérieur à la moyenne nationale. Les chiffres varient selon l’année, le territoire et la tranche d’âge considérés. Les résultats préliminaires de l’enquête nationale ougandaise de 2025 donnent une prévalence de 5,9 % chez les adultes de 15 ans et plus. Ils estiment aussi qu’environ 1,5 million de personnes vivent avec le VIH dans le pays. Les résultats préliminaires de l’enquête nationale apportent un repère plus récent que les estimations antérieures.

Une innovation qui dépend aussi des services locaux

Pour les patients, la disponibilité régulière compte autant que l’efficacité d’un médicament. Les équipes de santé doivent pouvoir proposer un suivi, vérifier le statut VIH et organiser le retour des personnes pour les doses suivantes. Les habitants des zones moins desservies, les personnes confrontées à la stigmatisation et celles dont les revenus sont irréguliers peuvent rencontrer des obstacles différents. Une politique centrée seulement sur les injections laisserait de côté ces écarts d’accès.

La prévention du VIH en Ouganda repose sur un ensemble de services : dépistage, préservatifs, PrEP orale ou injectable, traitement pour les personnes vivant avec le virus et accompagnement communautaire. Le lénacapavir peut élargir cet éventail, mais il ne compense pas la disparition d’activités de terrain. L’ONUSIDA avait déjà signalé en 2025 des perturbations dans les services de prévention destinés aux populations clés après des coupes de financements américains. Son analyse de la riposte ougandaise souligne l’importance des services communautaires, notamment pour les travailleuses du sexe et d’autres groupes exposés.

La pression sur les stocks s’inscrit aussi dans un mouvement international plus large. En avril 2026, le Fonds mondial et les États-Unis ont annoncé vouloir élargir leur initiative pour atteindre jusqu’à trois millions de personnes d’ici à la fin de 2028. Le Fonds mondial a indiqué le 24 septembre que plus de 118 000 personnes avaient reçu le médicament dans les programmes nationaux à la mi-septembre. Ces chiffres concernent l’ensemble des pays concernés, et non l’Ouganda seul. Le Fonds mondial prévoit une hausse des approvisionnements génériques, avec une première offre attendue fin 2026 et une disponibilité plus large prévue en 2027, sous réserve notamment des autorisations nationales.

Un enjeu régional et panafricain

L’expérience ougandaise s’inscrit dans les efforts de prévention en Afrique de l’Est, où les pays doivent adapter l’accès aux services à des réalités locales diverses. L’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) structurent une partie de la coopération régionale, mais la distribution des médicaments et l’organisation des soins relèvent d’abord des systèmes nationaux. Pour l’Ouganda, le défi immédiat est de relier les centres de Kampala aux districts, sans laisser les zones rurales ou les populations stigmatisées en marge.

La suite dépendra de trois éléments concrets : la régularité des livraisons, l’extension des sites capables de proposer l’injection et le maintien du dépistage et du travail communautaire. L’arrivée de génériques pourrait élargir l’offre à partir de 2027, mais elle ne garantit pas à elle seule une distribution équitable. À Mbarara comme ailleurs, le succès de cette nouvelle prévention se mesurera finalement à la possibilité, pour les personnes qui la choisissent, de la recevoir au bon moment et de poursuivre leur suivi.