À Boali, à une centaine de kilomètres au nord de Bangui, la pêche dépend d’une rivière que les habitants voient changer. La coupe des arbres pour fabriquer du charbon de bois fragilise les berges et les habitats aquatiques. Mais l’activité fournit aussi un revenu et une énergie de cuisson. Pour les familles, protéger la Mbali suppose donc de traiter ensemble la santé du cours d’eau et les besoins quotidiens.

Une pression visible sur la rivière Mbali

Des pêcheurs de Boali disent rapporter moins de poissons et des prises plus petites qu’auparavant. Au marché, la vendeuse Flore Ouagbele décrit une demande qui augmente, tandis que des acheteurs viennent notamment de Bangui. Selon son témoignage, les habitants eux-mêmes trouvent moins facilement du poisson.

Le pêcheur Jean-Roméo Senguemboli met en cause l’abattage des arbres autour de la rivière, pratiqué pour produire du charbon. Il associe aussi la baisse des prises aux fortes chaleurs et aux changements du climat. Ces observations donnent l’alerte sur les moyens de subsistance locaux. Elles ne constituent toutefois pas, à elles seules, un comptage scientifique des populations de poissons.

Yves Kaengonza, expert au ministère centrafricain chargé de l’Eau, des Forêts, de la Chasse et de la Pêche, explique que la disparition du couvert végétal peut accroître la turbidité de l’eau, réduire son oxygénation et dégrader les zones de reproduction. Les sédiments issus de sols exposés peuvent troubler les eaux et affecter les frayères, c’est-à-dire les lieux où les poissons pondent. Ces mécanismes sont cohérents avec le constat des pêcheurs, sans établir à eux seuls quelle part du recul des captures revient à chaque facteur.

Le phénomène s’inscrit dans un contexte plus large. Le plan national centrafricain d’adaptation climatique relève que les périodes de faible pluviométrie peuvent abaisser le niveau d’eau à Boali et réduire la production hydroélectrique. En juillet 2024, Radio Ndeke Luka rapportait que l’entreprise publique Enerca s’inquiétait du tarissement de retenues alimentant les installations de Boali. La ressource en eau relie ainsi les activités de pêche à l’électricité consommée à Bangui.

Entre énergie domestique et ressources halieutiques

Le charbon ne répond pas à une demande abstraite. Il sert à la cuisson et constitue une source de revenu pour des producteurs locaux. La pression se forme à la rencontre de ces besoins, de l’accès limité à d’autres combustibles et de l’extension des coupes près des centres habités. Demander l’arrêt de la production sans solution de remplacement risquerait de déplacer le coût vers les ménages et les travailleurs qui en dépendent.

À l’inverse, la raréfaction du poisson peut toucher simultanément les pêcheurs, les vendeuses et les consommateurs. Quand les captures diminuent, les revenus liés à la pêche sont menacés et l’approvisionnement du marché se tend. Les habitants de Boali peuvent alors se retrouver en concurrence avec des acheteurs venus d’autres villes. Le témoignage local signale cette tension, mais ne fournit pas de série de prix ou de volumes permettant d’en mesurer l’ampleur.

La dimension régionale importe aussi. La République centrafricaine fait partie du bassin du Congo, vaste ensemble forestier et hydrographique partagé par plusieurs pays. Les cours d’eau, les espèces et les pressions environnementales ne s’arrêtent pas aux frontières. Le WWF estimait en 2025 que les prises annuelles de poissons d’eau douce en Afrique représentaient en moyenne 2,56 kilogrammes par personne, le niveau le plus élevé au monde. Ce chiffre continental souligne l’importance alimentaire de la pêche intérieure, mais ne mesure pas les stocks de la Mbali.

Les pressions sur les eaux ne se limitent pas à la déforestation. Un document de la FAO sur la pêche centrafricaine cite également, parmi les risques pour les cours d’eau, la destruction des berges, les barrages et certaines activités minières. À Boali, il faudra donc distinguer les effets des coupes, des variations de pluie et des autres usages du bassin avant de fixer des réponses efficaces.

Des réponses à l’échelle du bassin versant

La première urgence est de documenter l’évolution de la rivière : niveau d’eau, qualité, turbidité et oxygène, mais aussi quantités et espèces pêchées au fil des saisons. Des relevés réguliers, menés avec les pêcheurs et les services compétents, permettraient de vérifier si les captures baissent durablement et où les habitats sont les plus touchés. Ils aideraient aussi à ne pas attribuer toute variation au seul climat ou à la seule coupe des arbres.

Ensuite, la protection des berges et des zones de reproduction doit s’accompagner de solutions énergétiques accessibles. Le plan national d’adaptation évoque notamment la promotion de foyers améliorés. Leur efficacité dépendrait cependant de leur disponibilité, de leur coût et de leur adoption par les ménages. Des règles de coupe et de reboisement peuvent compléter ces mesures si elles sont applicables localement et discutées avec les communautés concernées.

Des initiatives de gouvernance forestière existent déjà à Boali. En juillet 2026, le gouvernement, la FAO et des acteurs de la filière ont travaillé à la préparation d’un système de vérification de la légalité et de traçabilité du bois. Cet outil vise la filière bois et ne règle pas directement la pression du charbon artisanal sur la Mbali. Il montre néanmoins l’enjeu de rendre les règles forestières plus lisibles et contrôlables, à condition que les dispositifs prennent aussi en compte les activités et les besoins locaux.

Pour les autorités centrafricaines, le défi est de relier les politiques forestières, énergétiques et halieutiques. À l’échelle du bassin du Congo, la dégradation d’un cours d’eau local rappelle que la conservation ne se joue pas seulement dans les grands massifs forestiers. Elle dépend aussi de la gestion des berges, des usages quotidiens et de la capacité des communautés à vivre des ressources sans les épuiser. À Boali, l’évolution des eaux et des prises dira si les réponses engagées s’attaquent à ces liens plutôt qu’à un seul symptôme.