À Dakar, la sécurité de l’eau se joue autant dans les robinets que dans les champs et les quartiers exposés aux inondations. Le Sénégal veut réunir 4,5 milliards de dollars sur 2026-2030 pour transformer ces besoins en investissements durables. Mais l’annonce ouvre une question centrale : quelle part de cette enveloppe sera effectivement financée, et quels territoires en verront les effets ?
Un objectif financier à convertir en projets
Le Compact national pour la sécurité de l’eau 2026-2030 prévoit de mobiliser 4,5 milliards de dollars pour l’eau et l’assainissement. Le document du Compact, préparé par le ministère sénégalais de l’Hydraulique et de l’Assainissement, présente cette somme comme un effort collectif associant l’État, la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, des partenaires bilatéraux et le secteur privé. Il s’agit donc d’un objectif d’investissement, et non d’une somme déjà réunie ou décaissée.
Le ministre Cheikh Tidiane Dièye a annoncé cette ambition le 20 octobre à Dakar, lors d’un atelier préparatoire à la Conférence des Nations unies sur l’eau. Le Pacte présidentiel sur l’eau, dont le lancement est attendu par les autorités, doit aussi inscrire la mobilisation nationale dans l’Agenda Sénégal 2050. Les modalités de financement, le calendrier des projets et la répartition des responsabilités seront déterminants pour mesurer les progrès.
Le Compact fixe des cibles à l’horizon 2030. Il prévoit notamment d’élargir l’accès à l’eau et à l’assainissement, de réduire les pertes des réseaux et d’améliorer le traitement des eaux usées. Pour rendre ces engagements vérifiables, le document prévoit des indicateurs et des mécanismes de suivi. La publication régulière des résultats permettra de distinguer les annonces, les financements engagés et les infrastructures réellement mises en service.
Une ressource partagée entre villes, campagnes et pays voisins
La pression est particulièrement visible dans le triangle Dakar-Mbour-Thiès, où se concentrent population, activités économiques et demande en eau potable. La Banque mondiale estimait en 2022 que les prélèvements pourraient augmenter de 30 à 60 % d’ici 2035. Elle relevait aussi la dépendance de l’agriculture aux eaux de surface pendant les périodes de faibles précipitations, tandis que les nappes souterraines sont exposées à la surexploitation et à la pollution.
Les besoins ne sont pas identiques partout. Dans les centres urbains, l’enjeu porte sur la continuité du service, la croissance des réseaux et l’assainissement. Dans les zones rurales, il concerne aussi l’entretien des forages et la qualité de l’eau. Dans la vallée du fleuve Sénégal, les agriculteurs dépendent de l’eau pour irriguer, mais les arbitrages entre agriculture, consommation domestique et protection des écosystèmes deviennent plus sensibles lorsque les pluies manquent.
La sécurité hydrique dépasse en outre les frontières sénégalaises. Le fleuve Sénégal est géré en coopération avec la Mauritanie, le Mali et la Guinée au sein de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS), qui coordonne notamment l’usage d’infrastructures partagées. Le Sénégal participe également à l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie (OMVG). Ces cadres régionaux rendent la concertation entre États essentielle pour les usages agricoles, l’approvisionnement et la production d’énergie.
Financer aussi les institutions et l’entretien
Le montant annoncé ne garantit pas, à lui seul, un service plus fiable. Les résultats dépendront du choix des projets, de leur coût sur la durée et de la capacité à financer l’exploitation et la maintenance. Une nouvelle infrastructure peut accroître l’offre, mais elle ne règle pas automatiquement les pertes dans les réseaux, la pollution des ressources ou les difficultés d’accès rencontrées par certains ménages.
Le Compact associe donc investissements et réformes institutionnelles. La Banque mondiale souligne que la sécurité hydrique suppose une meilleure coordination entre secteurs et une évolution des règles qui encadrent les services d’eau et d’assainissement. Pour les Sénégalais, l’évaluation concrète passera par la qualité et la régularité de l’eau, l’accès à des installations sanitaires et la réduction des risques liés aux eaux usées ou aux inondations.
Les choix de financement comptent également. Le Compact prévoit de mobiliser des ressources publiques et privées, ainsi que des partenaires de développement. Il faudra suivre la part réellement apportée par chacun, les conditions attachées aux financements et les éventuels coûts supportés par les usagers. Une information claire sur les marchés, les délais et les résultats aidera à apprécier si les investissements répondent aux priorités définies au Sénégal.
Un rendez-vous international, des résultats à suivre
Le calendrier donne à cette stratégie une portée régionale et internationale. Le Sénégal coorganisera avec les Émirats arabes unis la Conférence des Nations unies sur l’eau, prévue du 8 au 10 décembre 2026 à Abou Dhabi. La rencontre doit contribuer à accélérer les progrès vers l’objectif de développement durable des Nations unies consacré à l’eau et à l’assainissement. Pour Dakar, elle offre une tribune afin de mettre en avant les priorités nationales et la coopération autour des bassins transfrontaliers.
Le rendez-vous diplomatique ne remplacera toutefois pas le suivi des chantiers au Sénégal. Les prochaines étapes à observer sont la mise en œuvre du Compact, la confirmation des financements, le lancement du Pacte présidentiel et la publication des résultats. Le test sera aussi territorial : les gains devront concerner la capitale comme les villes secondaires et les zones rurales, sans opposer l’eau destinée aux ménages à celle nécessaire à l’agriculture.
En Afrique de l’Ouest, où plusieurs fleuves traversent des frontières nationales, la gestion de l’eau repose autant sur les infrastructures que sur la coopération et le partage des données. L’expérience sénégalaise sera suivie à cette échelle : non pour servir de modèle uniforme, mais pour voir comment un pays articule financement, accès aux services, agriculture et gouvernance commune des ressources.