À Amiet, le marché ne faisait pas seulement vivre les vendeurs et les transporteurs. Il reliait aussi des communautés installées de part et d’autre d’une frontière contestée. Le 19 octobre, une frappe de drones a transformé ce carrefour commercial en lieu de deuil et ravivé les tensions entre le Soudan et le Soudan du Sud.
Un marché au cœur d’un territoire disputé
Amiet se trouve dans la région d’Abyei, un territoire revendiqué par Khartoum et Juba. Le Soudan du Sud est devenu indépendant en 2011, mais le statut d’Abyei n’a pas été réglé. La région reste administrée dans un cadre transitoire, avec une présence de la force intérimaire des Nations unies, l’UNISFA.
Le marché d’Amiet dessert des habitants des deux côtés de la frontière. Cette fonction économique compte dans une zone où les frontières politiques, les déplacements et les liens commerciaux se superposent. Une attaque contre ce lieu menace donc des civils, mais aussi les échanges qui soutiennent la vie quotidienne.
La frappe survient alors que le Soudan est plongé depuis avril 2023 dans une guerre entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide (FSR), un groupe paramilitaire. Le conflit a gagné plusieurs régions et les deux camps ont recours aux drones. L’ONU a déjà alerté sur leurs effets meurtriers pour les civils.
Un bilan annoncé par les autorités locales
Le 19 octobre, des drones ont frappé le marché d’Amiet. Selon Yohana Akol Ngor, ministre intérimaire de l’Information de l’administration d’Abyei, le bilan atteignait 153 morts le 21 octobre et pourrait encore augmenter. Il a indiqué que des corps restaient difficiles à récupérer après les incendies. Ce chiffre est celui des autorités locales ; il n’a pas été confirmé indépendamment.
Les victimes seraient de plusieurs nationalités, notamment soudanaise, sud-soudanaise, éthiopienne et somalienne. Les informations diffusées par les autorités locales et reprises par plusieurs médias indiquent que l’incendie a touché des dépôts de carburant. La proximité de ces stocks avec le marché a compliqué les opérations de secours.
Les autorités d’Abyei et le ministère sud-soudanais des Affaires étrangères accusent l’armée soudanaise d’avoir mené l’attaque. Juba a convoqué l’ambassadeur du Soudan pour protester. Ces accusations sont graves, mais l’attribution doit rester présentée comme telle tant que les éléments disponibles ne permettent pas une vérification indépendante complète.
Les versions divergent aussi sur la cible. Un responsable militaire soudanais cité par des médias a affirmé que l’armée visait des camions-citernes destinés aux FSR. Les autorités locales contestent cette justification. Les informations disponibles ne permettent pas d’établir précisément la cible militaire alléguée ni le statut des personnes tuées.
Des conséquences au-delà des victimes
La frappe touche des activités civiles qui dépassent les limites d’Abyei. Un marché frontalier rassemble commerçants, clients, transporteurs et personnes en déplacement. La destruction de ses installations et les dégâts aux stocks de carburant peuvent interrompre des échanges et compliquer l’approvisionnement local. Les effets risquent d’être particulièrement lourds pour les petits vendeurs et les ménages qui dépendent des circuits informels.
L’organisation médicale Médecins Sans Frontières a indiqué que ses équipes à l’hôpital d’Ameth Bek soignaient plus de vingt blessés, dont certains gravement atteints. Ce décompte confirme que des soins d’urgence ont été nécessaires, mais il ne permet pas, à lui seul, de vérifier le bilan des décès. La poursuite des recherches et la gravité des brûlures rendent l’évaluation plus difficile.
L’incident met également à l’épreuve les relations entre Juba et Khartoum. Le Soudan du Sud a un intérêt direct dans la stabilité d’Abyei, tandis que le Soudan reste engagé dans une guerre dont les lignes de front évoluent. Toute activité armée dans cette zone peut ainsi nourrir les tensions autour d’un différend territorial qui précède la guerre actuelle.
Une crise locale aux implications régionales
L’UNISFA a pour mission de contribuer à la sécurité dans la zone d’Abyei. Mais une présence internationale ne suffit pas à protéger tous les lieux civils contre des frappes aériennes. L’épisode rappelle la difficulté de surveiller un territoire disputé lorsque le conflit soudanais s’étend à des espaces proches de la frontière.
Pour les autorités sud-soudanaises, la priorité immédiate est de répondre aux conséquences humaines et de faire valoir leur protestation diplomatique. Pour les habitants et les commerçants, l’enjeu est plus concret : retrouver des soins, des voies d’approvisionnement et un accès sûr au marché. Les populations locales ne sont pas seulement exposées aux rivalités entre États ; elles subissent aussi les conséquences économiques d’une insécurité qui perturbe leurs échanges.
La suite dépendra notamment de l’évolution du bilan, des résultats d’éventuelles vérifications et de la réaction des deux gouvernements. Il faudra aussi suivre la capacité de l’UNISFA à documenter la situation et à maintenir ses opérations. À l’échelle régionale, l’attaque rappelle qu’une guerre nationale peut rapidement déstabiliser des espaces frontaliers dont le statut politique reste fragile.