À Madagascar, une épice cueillie dans les forêts humides de l’Est pose une question économique très concrète : comment vendre davantage sans détruire ce qui la rend rare ? Le voatsiperifery fait vivre des cueilleurs et attire des acheteurs étrangers. Mais les méthodes de récolte et la pression sur les forêts fragilisent déjà son avenir.
Une épice rare au cœur d’une filière fragile
Le voatsiperifery, aussi appelé tsiperifery, pousse à l’état sauvage sur de longues lianes qui grimpent dans les arbres. Ses baies au petit prolongement ligneux sont recherchées pour leurs arômes boisés, fruités et légèrement épicés. Elles sont récoltées dans les forêts naturelles de l’Est malgache, puis passent généralement par des collecteurs avant d’être transformées et exportées.
La demande internationale a fortement progressé autour de 2010. Une étude présentée par le Cirad, organisme français de recherche agronomique travaillant avec des partenaires malgaches, souligne que la cueillette difficile n’a pas empêché la surexploitation. Des cueilleurs peuvent arracher la liane ou abattre l’arbre qui la porte pour atteindre les grappes situées dans la canopée. Le Cirad indique aussi que les collecteurs captent une part importante de la valeur de la filière, tandis que les cueilleurs fournissent le travail le plus risqué.
La pression sur l’habitat dépasse le seul commerce du poivre. D’après les données de l’Évaluation des ressources forestières mondiales 2025 de la FAO, Madagascar a perdu environ 27 % de sa superficie forestière entre 1990 et 2025, soit près de 3,8 millions d’hectares. Les défrichements agricoles, les feux et la production de charbon de bois figurent parmi les facteurs associés à cette évolution.
Le prix élevé à l’export ne résume pas les bénéfices pour les communautés. Des exportateurs cités dans les informations publiées le 21 octobre 2026 évoquent un prix de 150 à 200 euros le kilogramme sur le marché français. Cette fourchette, qui concerne un débouché donné, ne renseigne pas à elle seule sur le revenu reçu par les cueilleurs ni sur la régularité des récoltes.
Le dilemme entre valeur commerciale et volumes
Les acteurs de la filière ne défendent pas tous la même trajectoire. Mima Chateauneuf, cofondatrice de l’entreprise d’exportation Jacarandas, estime que les quantités restent limitées et met en garde contre une course à la production. Selon elle, banaliser une épice rare pourrait affaiblir sa qualité et encourager des prélèvements excessifs.
À l’inverse, Olivier Ramaherison, responsable des opérations chez Essentialys et exportateur, voit dans le tsiperifery un potentiel commercial comparable à celui de la vanille. Cette ambition souligne l’enjeu de revenus et de débouchés pour Madagascar. Elle se heurte toutefois à une limite biologique : une ressource sauvage ne peut être développée comme une culture déjà maîtrisée sans règles de récolte, connaissances et suivi.
La question est aussi sociale. La cueillette apporte un revenu aux habitants vivant près des forêts, notamment entre deux récoltes agricoles, période de soudure où les ressources des ménages peuvent être sous tension. Interdire ou réduire brutalement la collecte risquerait donc de déplacer le coût de la conservation vers les communautés. À l’inverse, laisser les pratiques destructrices se poursuivre menace la ressource et les revenus futurs.
Des travaux menés par le FOFIFA, centre national malgache de recherche appliquée au développement rural, et le Cirad explorent la domestication de la liane et des pratiques de culture. Le but est de réduire la dépendance à la récolte en forêt. La domestication ne règle cependant pas tout : il faut vérifier que la qualité aromatique demeure, que les producteurs soient rémunérés et que l’approvisionnement cultivé ne serve pas à masquer une collecte sauvage non durable.
Des règles à construire avec les communautés
Pour les autorités malgaches, l’enjeu est de relier politique forestière, développement rural et commerce extérieur. Des règles de cueillette peuvent limiter l’arrachage des lianes et protéger les arbres porteurs. Mais leur application dépendra aussi de la traçabilité des lots, de la formation des cueilleurs et d’une répartition plus équitable de la valeur entre producteurs, collecteurs, transformateurs et exportateurs.
Le cadre international offre un principe utile : le protocole de Nagoya prévoit un partage juste et équitable des avantages tirés des ressources génétiques. Son application concrète à une filière comme le tsiperifery suppose de préciser qui représente les communautés, comment les revenus sont suivis et quels bénéfices locaux sont attendus. Sans ces mécanismes, la prime payée par les marchés spécialisés peut ne pas financer la protection de l’écosystème.
À l’échelle régionale, Madagascar est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation de coopération entre pays d’Afrique australe et de l’océan Indien. La gestion de ses forêts et de ses produits endémiques rejoint des débats plus larges sur la biodiversité, les revenus ruraux et la place des producteurs africains dans les chaînes de valeur mondiales. Pour le continent, la leçon n’est pas de renoncer aux exportations, mais de déterminer qui fixe les volumes, qui assume les coûts écologiques et qui bénéficie de la valeur créée.
Le prochain enjeu sera de mesurer si les initiatives de culture et de récolte responsable peuvent passer des programmes de recherche aux pratiques courantes. Pour le voatsiperifery, la réussite ne se comptera pas seulement en kilos exportés ou en prix au kilogramme. Elle dépendra aussi de la survie des lianes, de l’état des forêts et de la part du revenu qui revient aux Malgaches vivant à proximité des zones de collecte.