En idé politique peut-elle survivre à l’homme qui l’a façonnée, surtout lorsque l’État, les institutions et les forces armées restent disputés ? En Libye, quinze ans après la mort de Mouammar Kadhafi, le kadhafisme demeure moins un programme prêt à reprendre qu’un héritage mêlé de mémoire, de rejet et de questions non résolues.
Une doctrine, mais aussi un système de pouvoir
Le « Livre vert » reste le texte emblématique du kadhafisme. Mouammar Kadhafi y défendait une « troisième voie », présentée comme une alternative au capitalisme et au communisme. Mais cette doctrine ne suffit pas à décrire le régime installé après son arrivée au pouvoir en 1969.
La Jamahiriya — terme désignant un système présenté comme un pouvoir exercé par les masses — s’appuyait sur des comités populaires et une organisation politique officielle. Dans les faits, le pouvoir était fortement centralisé autour de Kadhafi. La redistribution des revenus pétroliers renforçait le rôle de l’État, tandis que les structures locales pouvaient servir à la fois de relais et d’instruments de contrôle.
Ce système s’est transformé au fil des décennies. Son discours a combiné références à l’islam, nationalisme arabe, puis ambition panafricaine et opposition à l’influence des puissances occidentales. Son héritage ne se résume donc ni à un livre ni à ses slogans : il comprend aussi des institutions, des politiques économiques et des pratiques de gouvernement.
Entre promesse de participation et répression
La contradiction est centrale. Le régime revendiquait une démocratie directe, mais réprimait les oppositions politiques et les visions concurrentes de l’identité nationale. Les politiques de nationalisation et de redistribution ont également provoqué des tensions, notamment autour de la propriété et de l’autonomie économique.
La rente pétrolière a permis à l’État de financer des politiques et des alliances. Elle a aussi concentré une part importante des ressources et des décisions au sommet. Cette combinaison de redistribution, de contrôle politique et de personnalisation du pouvoir a contribué à donner au kadhafisme une empreinte singulière, difficile à séparer de la trajectoire de la société libyenne.
À l’étranger, le régime a soutenu des mouvements anticolonialistes et révolutionnaires, mais aussi des groupes que plusieurs gouvernements qualifiaient de terroristes. Ces soutiens, associés aux affrontements avec les États-Unis et des pays européens, ont entraîné des sanctions internationales. Il faut tenir ensemble ces dimensions : l’influence panafricaine du régime et la répression qu’il exerçait à l’intérieur comme les controverses liées à ses alliances.
Une mémoire africaine marquée par 2011
Kadhafi s’est progressivement tourné vers l’Afrique, après des relations souvent tendues avec des dirigeants arabes. Les investissements libyens et le soutien à certains projets de développement ont nourri une mémoire positive chez une partie des élites et des responsables africains. Cette mémoire varie toutefois selon les pays et les générations ; elle ne signifie pas que le modèle politique libyen ait été adopté ailleurs.
La chute du régime en 2011 a également laissé une empreinte régionale durable. La circulation d’armes provenant des stocks libyens a contribué à alimenter les conflits au Sahel, notamment au Mali, sans en être l’unique cause. Les crises sahéliennes ont aussi leurs dynamiques politiques, sociales et sécuritaires propres. Des analyses de l’Institut d’études de sécurité en Afrique et des travaux sur la circulation des armes documentent cette diffusion régionale. L’analyse de l’ISS sur les armes au Sahel et les travaux consacrés aux transferts d’armes depuis la Libye éclairent ce mécanisme, sans réduire l’instabilité de la région à un seul événement.
L’intervention internationale de 2011 reste, elle aussi, un sujet de débat. L’Union africaine avait promu une feuille de route et des efforts de médiation, notamment sous l’impulsion de l’Afrique du Sud. Son comité de haut niveau appelait à un cessez-le-feu, à un dialogue national et à une transition politique. La résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU a autorisé des mesures de protection des civils ; la campagne militaire qui a suivi a contribué à la chute du régime. Pour plusieurs responsables africains, l’écart entre la médiation proposée et l’issue militaire demeure une source de défiance. Le communiqué sud-africain sur la médiation de l’Union africaine en rend compte.
Une Libye divisée, un héritage sans héritier évident
La Libye n’a pas connu en 2011 un simple changement de gouvernement. Le soulèvement s’est militarisé, la guerre civile a opposé des camps libyens armés et l’intervention étrangère a modifié le rapport de force. Après la chute du régime, des figures de l’ancien système ont été marginalisées, puis certaines ont rejoint différents pôles politiques et militaires.
Depuis, le pays reste marqué par la rivalité entre les autorités installées à Tripoli et les forces dominantes dans l’est, même si les alliances évoluent. Cette fragmentation complique la reconstruction d’institutions communes et la tenue d’un processus politique accepté par les différents acteurs. Elle rend aussi difficile la réapparition d’un mouvement kadhafiste unifié.
La mort de Saïf al-Islam Kadhafi, confirmée par le parquet libyen le 4 février 2026 après une fusillade à Zintan, constitue un tournant pour les soutiens de l’ancienne famille dirigeante. L’agence de presse libyenne LANA a rapporté la confirmation officielle ; Associated Press a également recoupé l’annonce auprès de responsables et de représentants de Saïf al-Islam. Les circonstances détaillées de sa mort restent distinctes des faits établis sur son décès. La confirmation du parquet relayée par LANA et le compte rendu d’Associated Press confirment la date et le lieu rapportés.
Sa disparition ne clôt pas la question de la mémoire kadhafiste. Elle souligne plutôt la difficulté de transformer cette mémoire en projet politique commun, dans un pays où les institutions restent contestées et où les expériences de l’ancien régime sont profondément contrastées.
Un héritage façonné par l’histoire libyenne
Le kadhafisme n’a pas été répliqué à l’identique dans un autre pays. Son modèle reposait sur une société, une histoire et des ressources spécifiques : la sortie de la période coloniale, la découverte du pétrole, la montée en puissance de l’État, puis des décennies d’isolement liées aux sanctions et aux embargos. Ces éléments ont transformé les rapports entre l’État et la population.
Quinze ans après 2011, le débat dépasse donc la nostalgie ou le rejet. Il porte sur les institutions qui peuvent représenter la diversité libyenne, sur le partage des ressources et sur la place de la société dans les décisions publiques. Pour les pays du Sahel et l’Union africaine, l’expérience libyenne rappelle aussi qu’une intervention ou un changement de régime peut produire des effets régionaux durables lorsque la transition politique et la sécurité des arsenaux ne suivent pas.