À Pala, dans le sud-ouest du Tchad, la question n’est plus seulement de savoir quelle culture semer. Pour les agricultrices, il faut aussi composer avec des pluies imprévisibles, des périodes sèches plus longues et des champs qui ne retiennent pas toujours assez d’eau.

Des choix agricoles dictés par l’eau disponible

Dans cette zone de la province du Mayo-Kebbi Ouest, les exploitantes s’organisent en groupements pour partager les frais de location des terres. Habiba Fatalé, qui dirige l’un de ces collectifs, explique avoir délaissé en partie le maïs, autrefois bien adapté à ses parcelles. Sur les conseils de l’association locale Respirons de l’air naturel, le groupe a essayé le mil rouge et le riz.

Le résultat est contrasté. Selon Habiba Fatalé, le mil rouge a donné une récolte satisfaisante, tandis que le riz manque d’eau. Les wadis — des cours d’eau temporaires qui se remplissent surtout pendant les pluies — sont à sec sur les parcelles qu’elle montre. Cette observation décrit une situation locale ; elle ne suffit pas, à elle seule, à établir le bilan de toute la campagne agricole.

Ce contraste rappelle qu’une adaptation n’est pas un simple changement de semences. Une culture peut mieux résister à un épisode sec, tandis qu’une autre reste dépendante d’un apport d’eau régulier. Les conseils agronomiques et l’observation des sols comptent donc autant que le choix des espèces.

Maria Mama Bouba, membre du même groupement, décrit des saisons moins faciles à prévoir. Elle évoque des pluies parfois concentrées et une saison sèche qui s’allonge. Elle souligne aussi la difficulté à réunir les ingrédients nécessaires à la fabrication d’engrais biologiques. L’accès à ces intrants, au foncier et à l’accompagnement technique pèse directement sur les décisions des productrices.

Une région agricole exposée aux extrêmes

Le Mayo-Kebbi Ouest appartient à la zone soudanienne du Tchad, au sud du pays. Les pluies y sont généralement plus abondantes que dans les régions sahéliennes et désertiques du nord, mais cette différence ne garantit pas une saison régulière. Le bulletin de prévision saisonnière de l’Agence nationale de la météorologie du Tchad pour 2024 signalait notamment, dans plusieurs zones agricoles, un risque de séquences sèches longues en fin de saison, au moment de la floraison.

Les relevés nationaux montrent aussi qu’une campagne ne se résume pas à « trop peu de pluie » partout. En août 2024, l’Agence météorologique signalait de fortes pluies ayant inondé des champs de riz dans certaines localités, tandis que d’autres bulletins faisaient état de précipitations dans les deux Mayo-Kebbi. L’alternance de déficits, de pluies intenses et de pauses sèches peut donc fragiliser les cultures, même dans le sud. Les observations de Pala doivent être replacées dans cette variabilité, et non présentées comme le bilan de toute la province.

À l’échelle du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, le centre régional AGRHYMET a relevé en mai 2024 des cumuls modérés à importants dans l’extrême sud du Tchad, mais des précipitations plus faibles dans la zone sahélienne et le centre du pays. Ces données régionales ne mesurent pas précisément la situation de chaque champ à Pala ; elles confirment toutefois que les conditions varient fortement selon les zones et les périodes.

Les femmes au cœur de l’adaptation, sans moyens illimités

Le groupement permet aux agricultrices de mutualiser une dépense importante : la location des terres. Il facilite aussi le partage d’expériences et la transmission de conseils. L’association Respirons de l’air naturel indique visiter les parcelles, documenter les difficultés, puis solliciter ses conseillers agronomes. Ce lien entre observations de terrain et expertise peut aider à ajuster les pratiques, mais il ne remplace ni l’eau disponible, ni les équipements, ni des intrants accessibles.

Le choix d’une culture comporte aussi un risque économique. Si une variété résiste mieux à la sécheresse mais se vend moins bien, ou si une culture prometteuse échoue faute d’eau, les conséquences retombent sur les ménages qui dépendent des récoltes. Les femmes qui cultivent en groupe peuvent partager certains coûts ; elles ne contrôlent pas pour autant la météo, l’accès au crédit ou l’organisation des marchés.

Cette réalité rejoint des enjeux plus larges au Tchad, où l’agriculture dépend largement des précipitations et soutient une part importante des moyens d’existence. La Banque mondiale décrit le secteur comme exposé à la fois aux sécheresses, aux inondations, aux déplacements et aux contraintes d’accès aux ressources. Cela invite à éviter une explication unique : les pertes agricoles ne relèvent pas toujours du seul changement climatique. Les infrastructures, les services de conseil, la gestion de l’eau et les conditions d’accès à la terre comptent également.

Un enjeu qui dépasse les parcelles de Pala

Le cas de Pala s’inscrit dans une question régionale : comment sécuriser les cultures dans un espace où les calendriers de pluie deviennent difficiles à anticiper et où les excès d’eau peuvent suivre les périodes sèches ? Le Tchad est membre de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui rassemble six pays autour de la coopération économique et monétaire. La variabilité des saisons concerne également les zones agricoles voisines, même si les réponses doivent rester adaptées à chaque territoire.

Des pistes concrètes existent déjà dans le pays. En 2025, la FAO et le Programme alimentaire mondial ont rapporté la remise d’équipements agricoles à des organisations de producteurs dans les provinces du Mayo-Kebbi Est et du Mayo-Kebbi Ouest. Ces initiatives ne répondent pas à tous les besoins, mais elles montrent que l’adaptation passe aussi par les moyens de production, l’accompagnement et la capacité des organisations locales à agir.

À Pala, le mil rouge a mieux réussi que le riz cette année, selon les agricultrices rencontrées. Ce constat est précieux pour leurs prochaines décisions, mais il ne constitue pas une garantie pour les saisons à venir. L’enjeu sera de rendre les conseils agronomiques accessibles, d’améliorer la gestion de l’eau et de suivre les données météorologiques locales. Pour ces productrices, la résilience se joue dans cet équilibre : adapter les cultures sans faire peser seules sur elles le coût de l’incertitude climatique.

Sources de contexte : prévisions saisonnières 2024 de l’Agence nationale de la météorologie du Tchad, bulletin agro-hydro-météorologique national, suivi régional d’AGRHYMET, présentation de la Banque mondiale sur le Tchad et programme de résilience alimentaire dans les Mayo-Kebbi.