Dans le Grand Sud malgache, les récoltes de la prochaine saison se jouent avant même les semis. Après une campagne 2025-2026 très faible, des pluies moins abondantes et des températures élevées pourraient encore réduire les réserves des familles. Les prévisions inquiètent, mais les difficultés sont déjà visibles sur le terrain.
Une crise qui s’installe avant les prochaines pluies
À Madagascar, la période de soudure — les mois où les réserves de la récolte précédente s’épuisent avant la suivante — a commencé tôt et pourrait durer. Dans le sud-ouest de l’océan Indien, les effets d’El Niño ne sont pas identiques d’un territoire à l’autre. Pour le Grand Sud, toutefois, les prévisions nationales indiquent un début de saison des pluies plus sec que la normale dans plusieurs districts de l’Androy, de l’Anosy et de l’Atsimo-Andrefana.
Le service météorologique malgache prévoit des précipitations inférieures à la normale en octobre et novembre dans le sud-ouest de l’Androy, le nord-ouest de l’Anosy et presque tout l’Atsimo-Andrefana. Il s’agit de tendances saisonnières, non d’une certitude sur chaque localité. Mais elles arrivent après une sécheresse persistante et l’effondrement de la campagne agricole 2025-2026.
À Antananarivo, les autorités nationales et les services météorologiques suivent ainsi un risque qui concerne d’abord les moyens de subsistance ruraux. Dans les zones concernées, les familles dépendent de cultures pluviales, de l’élevage et de marchés où les prix peuvent limiter l’accès aux aliments, même lorsqu’ils restent disponibles.
Des projections qui se détériorent
L’analyse du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), un outil commun qui classe la gravité de l’insécurité alimentaire en cinq phases, fournit un repère national. Elle estime que 2,12 millions de personnes à Madagascar se trouvaient en phase 3 ou plus entre juin et septembre 2026. La phase 3 correspond à une crise et la phase 4 à une urgence.
Pour la période d’octobre 2026 à février 2027, l’IPC projette environ 3,72 millions de personnes en phase 3 ou plus, dont près de 426 000 en phase 4. Six districts du Grand Sud pourraient connaître des conditions d’urgence. Ces chiffres sont des projections, pas un bilan constaté pour toute la période. L’analyse associe la détérioration attendue à la soudure, à l’épuisement des stocks, aux prix élevés, aux effets différés des cyclones et aux risques climatiques liés à El Niño.
Action contre la Faim estime que plus de 500 000 enfants de moins de cinq ans pourraient souffrir de malnutrition aiguë d’ici avril 2027. Cette estimation doit être lue comme une alerte de l’organisation. Elle souligne la pression particulière qui pèse sur les jeunes enfants, les femmes enceintes ou allaitantes et les ménages ayant peu de réserves.
Récoltes, revenus et déplacements sous pression
Le choc ne se limite pas à la quantité de nourriture récoltée. Une récolte faible réduit aussi les revenus issus de la vente, tandis que les ménages doivent acheter davantage sur les marchés. Une représentante de la société civile dans l’Androy rapporte qu’une production d’arachides qui atteignait parfois cinq tonnes pour un paysan serait tombée à une tonne au plus lors de la récolte de mars. Ce témoignage local illustre une évolution, mais ne constitue pas une mesure de l’ensemble de la région.
Quand les revenus agricoles diminuent, les stratégies des familles changent. Certains hommes partent chercher du travail dans d’autres communes ou régions et envoient de l’argent au village. Si les ressources manquent durablement, leurs proches peuvent les rejoindre. Ces déplacements redistribuent les charges au sein des familles et fragilisent les activités locales, tandis que la baisse du pouvoir d’achat touche aussi les petits commerces et l’économie informelle.
Les besoins croissants coïncident avec une aide humanitaire moins financée. Action contre la Faim indique avoir réduit ses opérations et fermé son bureau d’Ampanihy, dans l’Atsimo-Andrefana, pour ne conserver qu’une base à Ambovombe dans le sud. Cette réorganisation est celle d’une organisation ; elle illustre néanmoins le risque qu’une couverture plus limitée laisse certains ménages plus éloignés des services.
Prévenir plutôt que répondre à l’urgence
La saison 2021 reste un précédent important dans la mémoire récente du pays. Le sud avait alors subi une grave crise de sécheresse et de sécurité alimentaire, qui avait conduit des partenaires humanitaires à alerter sur la faim et la malnutrition. La situation actuelle n’est pas identique, mais la répétition des mauvaises récoltes réduit la capacité des ménages à absorber un nouveau choc.
Les projections climatiques donnent une fenêtre pour agir avant que les stocks ne s’épuisent davantage : appui agricole adapté aux pluies attendues, transferts ou aide alimentaire, suivi nutritionnel et accès à l’eau. L’IPC recommande aussi de protéger les revenus et les moyens de production. Pour les ménages agricoles, une aide précoce peut éviter la vente de bétail ou d’outils, des choix qui rendent les campagnes suivantes encore plus difficiles.
À l’échelle régionale, Madagascar appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), qui regroupe des pays d’Afrique australe et de l’océan Indien. Les alertes d’El Niño concernent plusieurs pays de la région, mais leurs effets varient selon les saisons et les territoires. Le service météorologique malgache apporte ici un éclairage national essentiel : les déficits de pluie annoncés ne touchent pas uniformément l’île.
Les prochains mois mettront à l’épreuve la capacité des autorités, des collectivités et des partenaires à transformer ces prévisions en soutien concret. Le signal à surveiller sera double : l’évolution réelle des pluies dans le Grand Sud et la couverture de l’aide pendant la soudure, notamment pour les enfants et les familles rurales les plus exposés.
Pour suivre les évaluations et les prévisions, consultez l’analyse IPC sur Madagascar, les perspectives saisonnières de Météo Madagascar et l’alerte d’Action contre la Faim.