Quand des combattants capturés sont tués après s’être rendus, le droit de la guerre impose une enquête et des comptes à rendre. Au Mali, les informations sur l’attaque de Tabrichat et sur des opérations militaires ayant touché des civils posent aussi une question concrète : qui protège les populations et les familles lorsque les combats se déplacent ?
Au nord, des prisonniers au cœur des accusations
Le 18 juillet 2026, un convoi militaire malien a été attaqué près de Tabrichat, dans la région de Gao. Il circulait depuis Anéfis. L’armée malienne a confirmé l’embuscade, tandis que le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, ou JNIM), affilié à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA) ont revendiqué l’opération. Associated Press a rapporté que les groupes armés évoquaient de lourdes pertes et des soldats tués ou capturés.
Human Rights Watch (HRW) affirme qu’au moins 19 militaires maliens capturés ont été torturés puis exécutés. L’organisation dit que le JNIM lui a reconnu la responsabilité de ses combattants, tout en déclarant que les exécutions n’avaient pas été ordonnées par sa direction. Selon les éléments rapportés par HRW, le groupe n’a toutefois pas jugé nécessaire de sanctionner les auteurs présumés. Cette reconnaissance alléguée ne remplace ni une enquête indépendante ni l’établissement judiciaire des responsabilités.
En juillet, Amnesty International avait également demandé une enquête sur la mort d’au moins 19 soldats hors de combat à Tabrichat, après avoir analysé des images de l’incident. L’organisation a situé l’embuscade près du village, sur l’axe entre Anéfis et Bourem, et décrit une opération conjointe du JNIM et du FLA. Ce recoupement confirme la gravité des accusations d’exécutions, même si les détails relatifs aux circonstances et à la chaîne de commandement restent à établir.
Les familles des militaires tués ou portés disparus ont elles aussi besoin d’informations vérifiables. HRW indique qu’à la mi-septembre, l’armée n’avait pas encore pris contact avec celles des soldats concernés pour les informer ou leur apporter un soutien. Cette affirmation, attribuée à l’organisation, souligne une dimension souvent peu visible du conflit : l’incertitude prolongée pour les proches, en plus de la perte humaine.
Les opérations militaires sous examen
Le rapport de HRW met aussi en cause les forces armées maliennes et leurs partenaires russes d’Africa Corps dans des opérations qui auraient tué ou blessé des civils. Parmi les cas cités figurent une frappe de drone contre un marché à bestiaux à Tombonkoré, dans la région de Bandiagara, le 19 août, et une opération terrestre près de Niono, dans la région de Ségou, le 12 juillet. L’organisation fait état de six morts et d’une vingtaine de blessés dans le premier cas, puis de cinq filles âgées de 10 à 13 ans tuées dans le second.
Ces chiffres et circonstances sont ici rapportés comme des accusations documentées par HRW, et non comme des conclusions judiciaires. L’organisation dit avoir recueilli des témoignages de proches et de personnes présentes. D’autres enquêtes publiques de HRW ont documenté des abus imputés à Africa Corps et à des soldats maliens dans le centre du pays, notamment la mort de neuf civils, dont quatre enfants, à Bombori en juillet 2026. Ces dossiers distincts ne confirment pas automatiquement chaque détail des incidents de Tombonkoré et Niono, mais montrent que les allégations visant les forces gouvernementales et leurs alliés font l’objet d’un suivi récurrent.
Dans un conflit où des groupes armés attaquent aussi les forces de sécurité et les civils, la protection de la population ne peut dépendre des seules déclarations des belligérants. Les opérations doivent distinguer combattants et civils. Les personnes capturées ou blessées doivent être protégées. Lorsque des civils sont tués, une enquête crédible doit préciser les circonstances et identifier les responsables.
Une crise nationale aux répercussions régionales
Le Mali traverse une nouvelle intensification des combats depuis les attaques coordonnées d’avril 2026. Le JNIM et le FLA ont alors mené des opérations dans plusieurs localités, tandis que l’armée malienne et Africa Corps poursuivent leurs campagnes. HRW a décrit des abus commis par différents acteurs depuis cette reprise des affrontements. La proximité opérationnelle entre le JNIM et le FLA, deux mouvements aux objectifs distincts, modifie les rapports de force dans le nord et complique la sécurisation des axes reliant les villes.
À Bamako, la priorité affichée reste la sécurité et la souveraineté de l’État. Mais les conséquences se font sentir bien au-delà des institutions : les marchés, les trajets entre régions, les activités agricoles et les familles de militaires sont exposés à des risques différents. Dans les zones rurales, une frappe ou une opération terrestre peut affecter directement les moyens de subsistance. Dans le nord, les convois et les routes deviennent des enjeux militaires autant qu’économiques.
Le cadre régional a lui aussi évolué. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en 2025 et ont constitué l’Alliance des États du Sahel. Cette rupture réduit les mécanismes politiques communs avec leurs voisins ouest-africains. Elle rend d’autant plus importante la coopération entre États et organisations régionales sur la protection des civils, les déplacements de population et la lutte contre l’impunité. Le rapport annuel de HRW relève notamment que le retrait de la CEDEAO a limité certaines voies de recours régionales pour les citoyens.
HRW appelle l’Union africaine à suivre les violations attribuées à toutes les parties et à réunir une session spéciale sur la protection des civils et les responsabilités. L’enjeu dépasse la condamnation publique : il s’agit de savoir si les enquêtes seront indépendantes, si les familles recevront des réponses et si les commandements concernés prendront des mesures. À Tabrichat comme dans le centre du Mali, la crédibilité des autorités et des groupes armés se mesurera aussi à leur capacité à rendre compte des actes commis par leurs combattants.