À Abuja comme dans les autres villes nigérianes, le prix de l’essence pèse directement sur les trajets, les livraisons et le coût des produits. À l’approche de la présidentielle de 2027, le débat porte autant sur la baisse à la pompe que sur la facture et les acteurs qui la supporteront.

Deux leviers, deux visions du coût

Le président Bola Tinubu mise sur des mesures temporaires liées à la distribution et à la stabilisation des coûts. L’ancien vice-président Atiku Abubakar, candidat de l’African Democratic Congress (ADC), défend plutôt un soutien à la production locale, notamment par la fourniture de brut à prix réduit aux raffineries nigérianes.

Le désaccord s’inscrit dans un tournant engagé en mai 2023, lorsque l’État a supprimé la subvention généralisée sur l’essence. Depuis, les prix sont plus directement exposés aux cours mondiaux du pétrole, au taux de change du naira et aux coûts de transport et de distribution. La mesure visait à réduire la charge pour les finances publiques, mais les hausses se répercutent sur les ménages et les entreprises.

Le 11 octobre, la présidence a contesté la faisabilité de la proposition d’Atiku. Le conseiller présidentiel Sunday Dare affirme que, sur une production nationale d’environ 1,8 million de barils de brut par jour, moins de 700 000 seraient librement mobilisables par l’État. Il invoque les coûts de production, les redevances et les contrats avec les partenaires pétroliers. Ces volumes sont avancés par la présidence et n’établissent pas, à eux seuls, le coût ni l’ampleur du dispositif proposé par l’ADC. Le détail des arguments de la présidence sur les volumes de brut rapporte cette position.

L’équipe d’Atiku présente son mécanisme comme plafonné, inscrit au budget et soumis à des audits. Elle souhaite conditionner l’accès au brut à prix réduit à une baisse du prix des carburants raffinés localement. Mais le rabais, les volumes concernés, la durée et le coût annuel n’ont pas été précisés publiquement dans les éléments disponibles. Sans ces paramètres, il est difficile de comparer l’efficacité des propositions ou leur incidence sur les finances publiques.

Des mesures immédiates, mais d’accès inégal

Le gouvernement a annoncé plusieurs réponses à la hausse des prix. NNPC Retail, la branche de vente au détail de la compagnie pétrolière publique, a lancé le 1er octobre une remise de 66 nairas par litre, prolongée jusqu’au 31 octobre. À Abuja, des vérifications publiées le 10 octobre ont relevé un prix de 1 339 nairas par litre pour les clients utilisant l’application NNPC et payant en ligne, contre 1 405 nairas au comptoir. La remise dépend donc d’un outil numérique et ne s’applique pas automatiquement à chaque automobiliste. Les tarifs observés et les conditions d’accès à la remise NNPC éclairent cette limite pratique.

Le 8 octobre, le ministre des Finances Taiwo Oyedele a aussi annoncé que NNPC Retail renoncerait à sa marge sur l’essence pendant 30 jours et vendrait au coût d’approvisionnement. La présidence présente cette mesure comme un effort commercial de l’entreprise, non comme le retour d’une subvention financée directement par le budget. Il n’est toutefois pas établi si cette renonciation se cumule intégralement avec la réduction de 66 nairas par litre. L’annonce officielle des mesures de stabilisation prévoit également un plafond négocié de 1 350 nairas par litre pour le coût à la sortie de raffinerie ou à l’importation.

Ce plafond ne fixe pas un tarif garanti à la pompe. Selon le dispositif annoncé, les raffineurs et importateurs absorberaient provisoirement les coûts supérieurs au seuil, puis pourraient récupérer la différence lorsque le marché le permettrait. Le mécanisme doit être révisé chaque mois. Sa mise en œuvre dépendra donc des règles de calcul, de transparence et de remboursement qui seront effectivement retenues.

La contestation ne porte pas seulement sur les instruments économiques. Atiku demande qui supporte la remise accordée par NNPC et ce qui se passera après les mesures temporaires. Le gouvernement affirme préserver un système de prix de marché tout en amortissant les variations. Pour les travailleurs qui dépendent des transports collectifs, les petits commerçants et les entreprises de livraison, l’enjeu est concret : une baisse réservée à certains clients ou limitée dans le temps ne se traduit pas nécessairement par une diminution durable des tarifs et des prix.

Le raffinage local change l’équation

Le marché nigérian évolue aussi avec la montée en puissance de la raffinerie Dangote. D’après les données du régulateur pétrolier NMDPRA pour août 2026, le Nigeria a reçu en moyenne 50,5 millions de litres d’essence par jour : 35,9 millions de production nationale et 14,6 millions d’importations. La raffinerie Dangote représentait à elle seule près de 71 % des volumes reçus. Les raffineries publiques de Port Harcourt, Warri et Kaduna ne produisaient pas durant la période. Les chiffres d’approvisionnement nigérian d’août publiés à partir des données du NMDPRA documentent ce basculement.

La production locale réduit la dépendance aux importations de carburants raffinés, mais elle ne garantit pas automatiquement une essence moins chère. Le prix dépend aussi du brut, du raffinage, du transport, des marges et du change. La place dominante d’un seul producteur dans l’approvisionnement domestique rend par ailleurs déterminantes les conditions de vente aux distributeurs et la capacité des autorités à surveiller le marché.

La question rejoint les débats régionaux sur la sécurité énergétique en Afrique de l’Ouest. La CEDEAO, communauté économique des États ouest-africains, cherche à renforcer les échanges et les infrastructures entre pays, tandis que les variations de prix et les difficultés d’approvisionnement franchissent les frontières. Pour le Nigeria, principal producteur de brut de la région, développer le raffinage peut réduire certaines importations ; encore faut-il que les gains de production se transmettent aux consommateurs.

À l’approche de 2027, la comparaison entre les deux camps dépendra donc de détails encore attendus : coût réel du soutien proposé par l’ADC, modalités et durée des mesures gouvernementales, accès à la remise NNPC et règles du plafond d’approvisionnement. Le test décisif restera la traduction de ces choix en prix réellement payés, aussi bien dans les grandes villes que dans les zones moins desservies.