À Betokomia, dans le nord-ouest de la République centrafricaine, un repas servi à l’école relie trois enjeux très concrets : la présence en classe, l’alimentation des enfants et les débouchés des agriculteurs. Mais faire durer cette chaîne au-delà des financements des partenaires reste un défi.
À l’école, le repas compte aussi dans la journée de classe
« Nous mangeons du riz, des haricots et des légumes préparés par nos mamans », raconte Dokare Delicia, une élève de Betokomia. La cantine fait désormais partie du quotidien de son établissement. Pour les familles, elle peut alléger une dépense et donner aux enfants une raison supplémentaire de venir à l’école.
Le Programme alimentaire mondial (PAM) indique soutenir des repas pour plus de 250 000 enfants dans 335 établissements en République centrafricaine. Ce chiffre décrit le périmètre appuyé par l’organisation. Il ne signifie pas que tous les élèves du pays bénéficient d’une cantine.
À Gbako-Malekpa, le directeur Ghislain Modeste Ngame rapporte que les effectifs sont passés de 475 à 857 élèves. Cette hausse est son constat pour l’établissement ; elle ne suffit pas, à elle seule, à démontrer que les repas en sont l’unique cause. La fréquentation dépend aussi de la distance jusqu’à l’école, des ressources des ménages, des enseignants disponibles et de la sécurité.
Une politique nationale à élargir
Le programme s’inscrit dans une ambition nationale annoncée en mars 2024 par le gouvernement et le PAM : atteindre 400 000 élèves bénéficiaires d’ici 2027, contre 150 000 en 2023. Le dispositif dit « d’alimentation scolaire à base de produits locaux » cherche à rapprocher les achats des écoles des récoltes des petits producteurs.
En République centrafricaine, pays d’Afrique centrale dont la capitale est Bangui, cette orientation donne aux cantines une fonction qui dépasse la salle de classe. Elles peuvent créer une demande régulière pour des denrées cultivées dans les environs, à condition que les producteurs puissent fournir des volumes suffisants et acheminer leurs récoltes.
Le PAM décrit une approche où les achats locaux doivent aussi profiter aux femmes, notamment dans la préparation des repas, le conditionnement, le contrôle de qualité et le transport. Les retombées restent toutefois liées aux marchés effectivement passés, aux prix convenus et à la capacité des coopératives à répondre aux besoins des écoles.
Cette articulation entre éducation et agriculture rejoint un enjeu continental. La Journée africaine de l’alimentation scolaire, instituée par l’Union africaine, met en avant les programmes qui associent repas à l’école et production locale. Mais les objectifs annoncés ne garantissent pas, à eux seuls, un approvisionnement continu ni un financement pérenne.
Des besoins alimentaires toujours élevés
La portée du programme se mesure aussi à l’ampleur des besoins. Selon l’analyse IPC publiée en juin 2026 et relayée par la FAO, environ deux millions de personnes devaient faire face à une insécurité alimentaire aiguë de niveau « crise » ou pire entre avril et août 2026. Parmi elles, près de 262 000 étaient classées en situation d’urgence.
Ce diagnostic rejoint l’ordre de grandeur avancé par le PAM, mais précise la période et la méthode : l’IPC classe les niveaux d’insécurité alimentaire aiguë, tandis que l’expression générale « confrontées à l’insécurité alimentaire » peut recouvrir des situations différentes. Conflits, déplacements et accès réduit aux terres agricoles figurent parmi les facteurs relevés par la FAO.
Les effets varient selon les territoires. En zone rurale, les familles dépendent souvent des récoltes et de marchés parfois difficiles d’accès. Dans les écoles, l’absence d’un repas régulier peut peser sur la journée des élèves. À Bangui, les contraintes et les circuits d’approvisionnement ne sont pas nécessairement les mêmes que dans les préfectures éloignées.
Les cantines ne remplacent donc ni les services éducatifs, ni les revenus des ménages, ni l’aide d’urgence. Elles peuvent néanmoins constituer un appui concret, à la fois pour les enfants bénéficiaires et pour les producteurs retenus comme fournisseurs. Leur effet dépend de la régularité des repas, de leur qualité nutritionnelle et de la transparence des achats.
Le financement, prochain test du programme
En 2024, les autorités centrafricaines ont annoncé un objectif de couverture élargi à 400 000 élèves d’ici 2027. Pour y parvenir, les partenaires et l’État doivent maintenir les ressources, tandis que les circuits locaux doivent pouvoir livrer les denrées nécessaires. L’extension du programme ne se résume donc pas à ajouter des écoles sur une liste : elle exige stockage, transport, suivi et coordination avec les producteurs.
À l’échelle de l’Afrique centrale, l’expérience centrafricaine pose une question partagée par les politiques publiques de la région : comment transformer un programme soutenu par l’aide extérieure en service durable, financé et piloté avec des capacités nationales ? La réponse se jouera dans la continuité des repas, la part réelle des achats locaux et l’accès des élèves des zones éloignées.
Pour les familles de Betokomia, l’enjeu se voit d’abord à l’heure du repas et dans la présence des enfants en classe. Pour les pouvoirs publics, il est plus large : faire en sorte que l’alimentation scolaire reste accessible quand les financements ou les récoltes varient, sans rompre le lien avec les producteurs centrafricains.
Sources de vérification : données de terrain sur les écoles et bénéficiaires, annonce du programme national et de sa cible 2027, analyse FAO-IPC sur l’insécurité alimentaire en 2026, contexte centrafricain des cantines et de l’approvisionnement local.