Des centaines de millions de dollars sont annoncés pour combattre Ebola en République démocratique du Congo. Mais une question essentielle demeure : quelle part de cet argent peut-on relier aux organisations et aux activités de terrain ? À Kinshasa, Africa CDC réclame désormais un suivi plus précis des financements.
Des annonces qui ne disent pas encore où va l’argent
La RDC fait face à une nouvelle flambée d’Ebola, dans un contexte où la riposte dépend à la fois des autorités nationales, des équipes sanitaires locales et de partenaires extérieurs. Les financements annoncés ne correspondent pas tous à des sommes déjà dépensées : une promesse, un décaissement à une organisation et une dépense vérifiée sur le terrain sont trois étapes différentes.
Cette distinction est au cœur du débat. Le 4 octobre, Africa CDC, l’agence de santé publique de l’Union africaine, avait déjà appuyé publiquement la demande des autorités congolaises pour renforcer la transparence et la traçabilité des ressources. L’organisation reliait cet enjeu aux priorités définies lors d’une réunion de haut niveau tenue le 5 août sous la présidence de Félix Tshisekedi. Le communiqué d’Africa CDC sur la redevabilité financière précise que les ressources doivent parvenir aux communautés, aux établissements de santé et aux équipes de première ligne.
La dimension régionale est directe. Les déplacements de personnes et les échanges transfrontaliers imposent une coordination avec les pays voisins. Le Groupe de la Banque mondiale a annoncé, le 13 octobre, 80 millions de dollars supplémentaires pour la riposte nationale en RDC et 13 millions pour soutenir la préparation régionale et les institutions concernées. Cette annonce porte sur un financement distinct des 962 millions évoqués par Africa CDC. Le détail du nouvel appui de la Banque mondiale distingue bien le volet congolais du volet régional.
Ce que les vérifications ont permis d’établir
Le mercredi 14 octobre 2026, à Kinshasa, le directeur général d’Africa CDC, Jean Kaseya, a déclaré que les bailleurs lui avaient transmis des éléments faisant état de 962 millions de dollars déjà décaissés au bénéfice de partenaires chargés de mettre en œuvre la riposte. Il s’agit, à ce stade, de montants rapportés par les donateurs, et non d’un audit public confirmant chaque dépense.
Selon les informations rapportées par plusieurs médias congolais, une réunion de vérification organisée avec l’Institut national de santé publique (INSP) n’a rassemblé qu’une partie des partenaires sollicités. Ceux qui ont participé ont permis de rattacher un peu plus de 200 millions de dollars à des structures engagées dans la riposte. Jean Kaseya situe donc à plus de 700 millions l’écart qui reste à éclaircir. Radio Okapi et l’Agence congolaise de presse rapportent les mêmes ordres de grandeur.
Ces chiffres ne prouvent pas que l’argent a été détourné. « Non retracé » signifie que les vérifications décrites n’ont pas encore établi le parcours de la somme manquante. Il peut s’agir de données incomplètes, de délais de déclaration ou de difficultés à consolider les comptes de plusieurs organisations. Les éléments disponibles ne permettent pas de trancher entre ces hypothèses.
Le responsable d’Africa CDC a également évoqué environ 100 millions de dollars identifiés mais qui, selon ses propos rapportés, n’auraient pas encore été dépensés et resteraient détenus par certains partenaires. Ce montant doit être distingué de l’écart supérieur à 700 millions. Il ne constitue pas une preuve de mauvaise utilisation, et les informations publiées ne donnent pas le détail des organisations ni des comptes concernés.
La traçabilité compte aussi pour les équipes sur le terrain
Un suivi financier plus lisible n’est pas une question réservée aux bailleurs et aux responsables administratifs. Il permet de vérifier si les moyens annoncés financent effectivement la surveillance des cas, les analyses de laboratoire, les soins, la prévention des infections et l’information des communautés. Dans les zones touchées, les équipes locales et les patients dépendent de la continuité de ces services.
Les effets d’un retard ou d’un manque de clarté ne sont pas les mêmes partout. Les structures de Kinshasa peuvent être plus proches des administrations centrales et des sièges de partenaires. Les équipes des provinces affectées doivent, elles, pouvoir accéder rapidement aux ressources et aux équipements. Les organisations présentes sur le terrain, qu’elles soient nationales ou internationales, doivent aussi rendre compte de leurs dépenses selon des règles comparables.
La vérification exige donc des informations ventilées : sommes reçues, dates de transfert, activités financées, lieux d’intervention et montants effectivement dépensés. Une telle présentation aiderait à distinguer les fonds encore disponibles, les engagements non exécutés et les dépenses réalisées. Elle éviterait aussi de confondre l’argent annoncé par un donateur avec celui qui a atteint un service de santé.
Un enjeu de confiance au-delà de la RDC
Pour Kinshasa, l’enjeu est de coordonner les autorités, les partenaires et les structures sanitaires, tout en rendant les comptes accessibles. Pour Africa CDC, la question concerne aussi la capacité des institutions africaines à suivre une réponse sanitaire financée par plusieurs acteurs. Les responsabilités restent toutefois distinctes : les bailleurs doivent documenter leurs décaissements et les partenaires expliquer l’usage des fonds reçus.
La Banque mondiale indique par ailleurs que son nouvel appui vise notamment la surveillance, les laboratoires, la prise en charge et l’engagement communautaire. Son volet régional doit aider les pays voisins et les institutions à mieux se préparer et se coordonner. Cette articulation rappelle qu’une épidémie ne s’arrête pas aux frontières, tandis que les budgets et les chaînes de responsabilité restent répartis entre plusieurs administrations et organisations.
La prochaine étape sera de savoir si les partenaires sollicités transmettront leurs justificatifs et si les autorités publieront une vue consolidée des fonds. En attendant, les 962 millions de dollars restent un montant déclaré par les bailleurs, les sommes retracées un résultat partiel de la réunion, et l’écart supérieur à 700 millions une question ouverte — pas une conclusion sur un détournement.