Qui finance les infrastructures africaines, et à quelles conditions ? La nomination d’Olayemi Cardoso à la tête du conseil d’administration de l’Africa Finance Corporation (AFC) place un banquier central nigérian au cœur de cette question. Elle rapproche aussi deux institutions dont les missions, même complémentaires, ne se confondent pas.
Un changement de gouvernance aux résonances nigérianes
L’AFC a annoncé le 14 octobre 2026 la nomination de Cardoso à la présidence de son conseil d’administration. Gouverneur de la Banque centrale du Nigeria depuis septembre 2023, il succède à Ireti Samuel-Ogbu. Celle-ci reste membre du conseil, précise l’institution. La nomination a également été rapportée par plusieurs médias nigérians. Le communiqué de l’AFC sur la nomination de Cardoso et le compte rendu de Premium Times confirment ces éléments.
Le changement concerne donc la gouvernance de l’AFC, pas la direction quotidienne de la Banque centrale nigériane. Cardoso conserve ses fonctions à la CBN, tandis que la présidence du conseil de l’AFC lui confie un rôle de supervision stratégique. Cette distinction compte : les décisions monétaires relèvent de la banque centrale et de son comité de politique monétaire, alors que le conseil d’administration oriente et surveille l’institution de financement.
Le choix a une portée nationale particulière. Le Nigeria est un membre important de l’AFC, dont le siège se trouve à Lagos, tandis que la capitale fédérale est Abuja. La proximité entre les deux institutions n’est toutefois pas nouvelle : Chukwuma Soludo, alors gouverneur de la CBN, a été le premier président du conseil de l’AFC. Cette continuité historique ne signifie pas que les deux organismes aient aujourd’hui le même mandat.
Du financement des projets à la mobilisation de capitaux
Créée en 2007, l’AFC finance, développe et structure des projets d’infrastructure et d’industrie. Elle intervient notamment dans l’énergie, les transports, les télécommunications et les industries lourdes. Son bilan publié fait état de plus de 15 milliards de dollars investis dans 36 pays africains. Les chiffres sur le nombre de pays membres varient selon les pages et les millésimes de l’institution ; mieux vaut donc distinguer le nombre de membres de celui des pays où elle a investi. La présentation de la gouvernance et des investissements de l’AFC précise son rôle et son implantation à Lagos.
Le rôle de Cardoso pourrait renforcer la confiance d’investisseurs et de partenaires financiers, mais son effet concret dépendra des décisions du conseil et des financements effectivement mobilisés. Une institution de développement peut aider à préparer des projets, apporter des fonds ou attirer d’autres investisseurs. Elle ne remplace ni les États, qui fixent les priorités et les règles, ni les entreprises chargées de réaliser et d’exploiter les infrastructures.
Le portefeuille de l’AFC comprend des opérations de tailles et de secteurs différents. Le corridor de Lobito, qui doit améliorer les liaisons entre l’Angola, la République démocratique du Congo et la Zambie, vise notamment à faciliter le transport de marchandises depuis la région minière vers l’Atlantique. Au Nigeria, l’institution a aussi participé au financement d’activités liées à l’industrie et à l’énergie. Ces projets ne produisent pas tous les mêmes effets : une nouvelle liaison peut réduire les délais de transport, mais ses retombées dépendront aussi des tarifs, de l’accès des producteurs locaux et de la part de valeur ajoutée créée sur le continent.
Une banque centrale confrontée à des arbitrages nationaux
La nomination intervient alors que la politique économique nigériane cherche à stabiliser les prix et les marchés financiers. Depuis l’arrivée de Cardoso à la CBN, la banque centrale a notamment réformé le marché des changes, relevé les taux d’intérêt, puis commencé à les réduire lorsque le ralentissement de l’inflation l’a permis. En février 2026, son comité de politique monétaire a abaissé le taux directeur de 27 % à 26,5 %. Cette décision indique un changement de rythme, pas la fin des difficultés liées au coût de la vie ou au financement des entreprises.
La baisse de l’inflation doit aussi être lue avec prudence. Les données publiées par le Bureau national des statistiques nigérian montrent une inflation annuelle de 14,63 % en septembre 2026, contre 15,39 % en août. Cette décrue ne signifie pas que les prix reviennent à leur niveau antérieur : elle indique que leur hausse annuelle ralentit. Les ménages, en particulier ceux dont le budget est consacré à l’alimentation, peuvent donc continuer à ressentir une pression importante. Les entreprises, elles, restent sensibles au coût du crédit et à la stabilité du naira. Les chiffres de septembre ont été rapportés par Punch et Vanguard.
La double responsabilité de Cardoso soulève ainsi une question de gouvernance, sans prouver à elle seule l’existence d’un conflit d’intérêts. La CBN conduit la politique monétaire nigériane ; l’AFC cherche à financer des investissements à l’échelle africaine. Les intérêts peuvent se croiser autour des marchés de capitaux, du risque de change ou de l’investissement, mais les mandats restent distincts. La transparence sur les décisions, les éventuelles règles de récusation et la séparation des fonctions permettront d’évaluer comment cette proximité est encadrée.
Un test pour la finance africaine et la CEDEAO
À l’échelle régionale, le Nigeria pèse par la taille de son économie et son rôle dans la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui rassemble des pays de la région autour de la coopération économique. Mais l’AFC n’est pas un organe de la CEDEAO : son mandat est continental. Ses investissements peuvent donc relier des économies au-delà des frontières régionales, à condition que les États concernés coordonnent leurs règles et leurs priorités.
Pour les économies africaines, l’enjeu dépasse la signature d’un dirigeant reconnu des marchés. Il s’agit de mobiliser davantage de capitaux sans perdre de vue la destination des fonds, les risques assumés par les États et les bénéfices pour les populations et les entreprises locales. Dans le cas de Cardoso, les prochains indicateurs seront la qualité de la gouvernance de l’AFC, la progression réelle des projets et la capacité à attirer des financements sans brouiller la responsabilité propre de la banque centrale nigériane.