Une épidémie ne commence pas toujours là où on la remarque. Avant qu’Ebola ne se transmette entre personnes, un premier contact entre un animal infecté et un humain peut suffire. Mais, près de cinquante ans après la découverte du virus, plusieurs étapes de cette transmission restent mal connues. Réduire son origine à une histoire certaine de viande de brousse ou à un animal désigné comme coupable serait trompeur.
En 1976, une première flambée dans l’actuelle RDC
Le virus Ebola a été identifié en 1976, après une flambée autour de Yambuku, dans l’actuelle République démocratique du Congo, alors appelée Zaïre. Le premier patient connu était un homme adulte hospitalisé à la fin du mois d’août. Des recherches rétrospectives ont précisé son rôle, mais elles ne permettent pas d’établir avec certitude comment il a contracté le virus. Le récit d’une contamination prouvée après l’achat de viande sauvage ne doit donc pas être présenté comme un fait établi.
L’épisode de Yambuku a fait 318 cas et 280 morts. La transmission s’est ensuite accélérée notamment dans les familles et dans le centre médical, où des injections avec du matériel insuffisamment stérilisé ont contribué à propager l’infection. Autrement dit, l’hypothèse d’un premier passage de l’animal à l’humain ne suffit pas à expliquer une épidémie : les soins, les contacts rapprochés et les pratiques funéraires peuvent aussi créer des chaînes de transmission.
Ebola est une zoonose, une maladie infectieuse qui peut passer de l’animal à l’humain. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le contact avec le sang ou les liquides biologiques d’animaux infectés — notamment des primates ou des antilopes forestières — peut exposer une personne. Une fois la maladie présente chez l’humain, elle se transmet aussi par contact direct avec une personne malade ou décédée, ou avec des objets contaminés.
Le rôle des animaux reste une question scientifique
Les chauves-souris frugivores sont souvent évoquées comme réservoir possible de certains virus Ebola. Toutefois, pour l’espèce Bundibugyo, responsable de l’épidémie en cours, le réservoir naturel n’a pas été identifié. Les autorités scientifiques rappellent qu’aucun virus vivant de cette espèce n’a été isolé chez les chauves-souris. Des traces d’exposition à d’autres virus Ebola ne prouvent pas, à elles seules, qu’une espèce est à l’origine d’une flambée.
Cette nuance compte aussi pour les communautés vivant près des forêts. Accuser une espèce sans preuve peut entraîner des abattages inutiles et nuire aux équilibres écologiques, sans protéger la santé publique. Les grands singes et certaines antilopes peuvent être infectés et transmettre le virus lors d’un contact avec leurs tissus ou leurs fluides. Mais ils peuvent eux-mêmes être victimes de l’infection ; cela ne démontre pas qu’ils constituent le réservoir naturel.
La transformation des milieux peut néanmoins modifier les occasions de contact entre humains et animaux. L’ouverture de pistes, l’exploitation minière, l’agriculture ou la coupe forestière amènent des travailleurs et des activités dans des espaces auparavant moins fréquentés. La chasse et le transport d’animaux sauvages peuvent alors multiplier les interactions. Ce mécanisme est un risque plausible à surveiller, pas une preuve que la déforestation explique à elle seule chaque épidémie.
Une urgence sanitaire qui touche plusieurs provinces
La flambée actuelle a été déclarée en mai 2026 dans l’est de la RDC. Elle est causée par le virus Bundibugyo. D’après les chiffres du ministère congolais de la Santé publiés le 13 octobre, repris par plusieurs médias, le bilan atteignait 9 066 cas confirmés et 4 381 décès. Ces chiffres décrivent l’évolution de l’épidémie ; ils ne démontrent pas son origine animale. L’OMS signalait auparavant une extension à plusieurs provinces et des difficultés liées à l’insécurité, aux déplacements et à l’accès aux soins.
Cette souche pose aussi un défi médical particulier : il n’existe pas de vaccin ni de traitement spécifique homologué contre la maladie due au virus Bundibugyo. Les soins de soutien, le diagnostic rapide, l’isolement adapté et le suivi des contacts restent donc essentiels. La confiance des habitants et leur participation à la surveillance comptent autant que la logistique. Sans elles, les alertes peuvent arriver tard et les personnes malades consulter trop tard.
Les conséquences ne sont pas les mêmes partout. Dans les centres urbains, la proximité des services de santé peut faciliter le dépistage, même si les déplacements favorisent la circulation des personnes. Dans les zones rurales et les sites miniers éloignés, la distance, l’insécurité et le manque de structures compliquent l’accès aux tests et aux soins. Les mesures de prévention doivent aussi tenir compte des moyens de subsistance : interdire la chasse sans alternatives alimentaires ou économiques risque de fragiliser les ménages sans régler les causes du risque.
La santé humaine, animale et environnementale se répond
L’approche « Une seule santé » relie la santé des humains, des animaux et des écosystèmes. Elle invite à partager les informations entre services médicaux, vétérinaires et environnementaux. Concrètement, cela peut inclure la surveillance des maladies chez les animaux, l’analyse des alertes inhabituelles et des messages de prévention conçus avec les communautés concernées. La détection précoce ne remplace pas les soins : elle peut aider à agir avant que des chaînes de transmission ne s’installent.
Pour la RDC, l’enjeu dépasse les seules zones touchées. Les déplacements et les échanges commerciaux relient les provinces aux pays voisins. L’OMS et les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC), agence de santé publique de l’Union africaine, suivent donc aussi la préparation régionale. La RDC participe par ailleurs à la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), cadre de coopération régionale, tandis que l’urgence sanitaire concerne directement les pays frontaliers de l’est.
La leçon centrale n’est pas que la forêt serait une menace, ni qu’un animal précis serait responsable. Il faut documenter les voies de transmission, protéger les personnes exposées et éviter les accusations sans preuve. À Kinshasa comme dans les provinces, la réponse dépendra de la qualité des soins, de la surveillance et du dialogue avec les habitants. Le suivi de l’épidémie et les travaux de recherche sur le virus Bundibugyo permettront de mieux mesurer ce qui est établi — et ce qui reste à découvrir.
Pour comprendre les données disponibles, consulter les dernières mises à jour de l’OMS sur l’épidémie en RDC, les informations d’Africa CDC et les précisions de la Convention sur les espèces migratrices concernant les chauves-souris et Ebola.