Un projet annoncé à plusieurs milliards de dollars ne devient pas une usine, une centrale ou un emploi par sa seule inscription dans un portefeuille. En Afrique de l’Ouest, le test du Sommet sur l’intégration et l’investissement (WAIIS) sera donc concret : les capitaux annoncés à Lagos financeront-ils des projets capables de franchir les étapes réglementaires, financières et techniques ?

La question concerne directement le Nigeria. Sa place dans les échanges régionaux, son secteur bancaire et ses capacités industrielles peuvent peser dans les investissements transfrontaliers. Mais les annonces ne bénéficieront pas automatiquement aux entreprises locales, aux travailleurs ou aux producteurs agricoles. Tout dépendra des contrats, des infrastructures et des règles qui suivront.

Une initiative lancée dans une région en recomposition

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), créée pour favoriser l’intégration économique et la coopération entre ses membres, traverse une période de tension. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont quitté l’organisation le 29 janvier 2025. La CEDEAO a toutefois indiqué que les échanges commerciaux et les investissements avec ces pays continueraient d’être traités selon certains dispositifs régionaux, dans l’attente de modalités durables.

Ce départ complique l’objectif d’un marché ouest-africain intégré. Les entreprises doivent composer avec des incertitudes sur la circulation des biens, les procédures douanières et la prévisibilité des règles. Le WAIIS, porté sous la direction du président sierra-léonais Julius Maada Bio, entend rapprocher gouvernements, promoteurs de projets et investisseurs autour de quatre secteurs : énergie et industrialisation, minerais stratégiques, agro-industrie et transformation numérique.

Les documents de présentation du sommet décrivent une plateforme qui doit accompagner les projets au-delà des rencontres officielles. C’est un enjeu central : les échanges régionaux ne dépendent pas seulement des annonces politiques, mais aussi des routes, des réseaux électriques, des paiements et de la stabilité des règles. La CEDEAO détaille les conséquences institutionnelles du retrait des trois pays sahéliens, tandis que le site du WAIIS présente les axes du sommet de 2026.

À Lagos, des projets à transformer en financements

À Lagos, le Conseil consultatif du secteur privé du WAIIS a tenu sa deuxième réunion sous la coprésidence de Julius Maada Bio et de Tony Elumelu, dirigeant de Heirs Holdings. Le gouverneur de l’État de Lagos, Babajide Sanwo-Olu, a également participé à la rencontre. La réunion visait à faire passer les discussions de principe à la mobilisation d’investisseurs et à l’identification des obstacles qui empêchent certains projets d’obtenir des financements.

Selon Kandeh Kolleh Yumkella, envoyé spécial du sommet, le portefeuille présenté compte 26 projets retenus parmi 170 propositions. Leur valeur dépasserait 10 milliards de dollars et pourrait atteindre 15 milliards avant le sommet prévu à Freetown les 17 et 18 novembre 2026. Ces chiffres sont ceux communiqués par les organisateurs : les informations publiques consultées ne permettent pas de vérifier indépendamment la sélection, le degré de préparation ou les besoins de financement de chaque projet.

Cette distinction compte. Un projet identifié n’est pas nécessairement financé, et un montant agrégé ne précise ni le calendrier des investissements ni leur répartition entre pays et secteurs. Les prochaines étapes devront éclairer les garanties recherchées, les partenaires déjà engagés et les conditions nécessaires pour conclure les transactions.

Le conseil rassemble des acteurs financiers régionaux, dont l’Africa Finance Corporation, Afreximbank, Africa50 et la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Leur présence peut faciliter la préparation et le financement de projets transfrontaliers. Elle ne garantit toutefois pas leur réalisation : les promoteurs doivent encore démontrer leur viabilité, et les pouvoirs publics assurer un cadre réglementaire lisible.

Le financement ne suffit pas à créer des retombées locales

Les interventions rapportées à Lagos ont mis en avant l’énergie comme condition de l’industrialisation. Le groupe Dangote a notamment défendu un corridor électrique régional, tandis que des responsables financiers ont évoqué la capacité des banques africaines à soutenir de grands investissements. La raffinerie Dangote, située dans l’État de Lagos, a été présentée comme un exemple du rôle possible des capitaux nationaux et régionaux.

Mais l’extension des réseaux et des industries soulève aussi des choix de répartition. Les grands groupes ont besoin d’électricité fiable et de règles stables. Les petites entreprises, les travailleurs indépendants et les producteurs agricoles ont, eux, besoin d’un accès abordable aux infrastructures, au crédit et aux marchés. Sans dispositifs adaptés, les investissements peuvent concentrer leurs bénéfices dans quelques pôles urbains ou chaînes de valeur dominées par de grandes entreprises.

Pour le Nigeria, la question est donc autant celle des retombées que du volume des capitaux. Les emplois annoncés dépendront des compétences mobilisées, des achats réalisés auprès de fournisseurs locaux et de la place accordée à la transformation sur le continent. Dans l’agro-industrie et les minerais, par exemple, transformer davantage sur place peut créer de la valeur, mais exige des infrastructures, des technologies et des accords commerciaux cohérents.

Tony Elumelu a insisté sur le besoin de prévisibilité des politiques publiques, d’efficacité réglementaire et de sécurité pour les investissements de long terme. Ces conditions relèvent des gouvernements autant que des entreprises. Les autorités doivent aussi rendre compte des engagements, des concessions accordées et des effets attendus sur les populations des zones concernées.

Freetown, première échéance de vérification

Le sommet de Freetown doit réunir dirigeants, investisseurs et entreprises autour des quatre secteurs prioritaires. La rencontre sera un premier rendez-vous pour préciser quels projets disposent de partenaires financiers, quelles décisions publiques restent nécessaires et quelles échéances de mise en œuvre sont retenues. Le calendrier officiel du WAIIS présente également des activités préparatoires en amont de la réunion.

La portée régionale se mesurera à la capacité des projets à relier plusieurs économies, et non seulement à leur montant annoncé. Dans une CEDEAO fragilisée par le retrait de trois pays, les infrastructures énergétiques, le commerce et les corridors logistiques peuvent maintenir des intérêts économiques communs. Mais leur efficacité dépendra aussi du dialogue avec les États qui ne participent plus à l’organisation.

Pour les Nigérianes et les Nigérians, comme pour les habitants des autres pays concernés, le résultat ne se lira pas uniquement dans les communiqués de Freetown. Il faudra suivre les financements effectivement décaissés, les contrats attribués, les capacités énergétiques créées et les emplois durables générés. Le sommet peut ouvrir des portes ; la mise en œuvre dira si elles conduisent à une intégration économique plus tangible.